Agriculture
Une parenthèse à la ferme pour reprendre la maîtrise de sa vie

Aider des jeunes en difficulté à retrouver un équilibre au gré d’un séjour à la ferme, c’est le principe du programme de placement familial géré par Caritas. Reportage chez les Chatagny, à Corserey, dans le canton de Fribourg.

Une parenthèse à la ferme pour reprendre la maîtrise de sa vie

Benoît (ndlr: nom connu de la rédaction) empoigne sa fourche, pique une brassée de paille et, sous l’œil attentif de Philippe Chatagny, se met à nettoyer le box d’Oak, l’un des chevaux pensionnaires de l’Écurie du Bonheur, à Corserey. Il y a trois jours, l’ado zonait encore avec ses potes à Genève, partageant son quotidien entre école, foyer, vodka-redbull, fumette et des loisirs douteux genre escalader des grues de chantier à la nuit tombée. Avec une situation familiale pour le moins défavorable, l’ado glissait, insensiblement, vers la délinquance, la vraie. Un risque réel de «casse» imminente, qui a motivé les instances sociales à faire appel à Caritas pour placer rapidement Benoît dans une famille paysanne d’accueil. Histoire de l’extraire de son biotope pour le réimplanter, provisoirement, dans un milieu familial stable, au quotidien rythmé par des tâches simples et essentielles; histoire, aussi, de lui fournir l’occasion de prendre un peu de recul sur sa vie présente et future. Et le voilà à la ferme de Philippe et Erika Chatagny, apprenant à s’occuper des vaches, des chevaux de la pension et des mille et une tâches indispensables à la gestion de cette exploitation comptant en outre quelques hectares de blé fourrager, de maïs d’ensilage et de prairies.

Mesure décidée conjointement
Cette année, ils sont déjà une vingtaine de jeunes comme Benoît, en majorité des garçons, à faire ou à avoir fait cette expérience peu commune, dans autant de fermes de toute la Suisse romande. Certains sont venus à reculons, notamment ceux pour lesquels ce placement a été ordonné par l’autorité judiciaire en guise de peine (une minorité); pour la plupart d’entre eux, toutefois, la mesure a été décidée conjointement par les services sociaux, la famille, l’adolescent lui-même – et naturellement les gens de Caritas. «Nous en discutons ensemble, et suivons attentivement la façon dont se déroule le séjour, surtout au début, relève Jessica Pillet Cuttelod, chargée du placement familial auprès de l’association. Nous sommes en contact permanent avec les jeunes et leur famille d’accueil, et le cas échéant, nous jouons également un rôle d’intermédiaire avec l’autorité.»

Benoît, lui, est volontaire. Enfin, plus ou moins: quelques heures avant son départ pour la campagne fribourgeoise, son séjour, prévu initialement pour quinze jours, a été porté à trois mois. L’ado l’a plutôt mal pris… mais il est venu quand même, de son plein gré. «J’aurais pu ne pas venir, mais j’aurais continué à faire le con. Et j’aurais tôt ou tard eu affaire à la police. J’en suis aujourd’hui à un moment où je dois changer quelque chose à ma vie. Sur le long terme, ce séjour va me faire du bien.»

Des régles à respecter
Ce discours très lucide surprend un peu Philippe Chatagny, autant que la propension de l’adolescent à se confier. «En général, les jeunes ne s’ouvrent pas aussi facilement, en tout cas pas aussi tôt dans le séjour», note l’agriculteur. Eux-mêmes parents de deux fils de 17 et 20 ans, les Chatagny participent au programme de Caritas depuis 2013, accueillant des jeunes gens pour des séjours de durée variable. «Dans notre famille, on a la fibre sociale, explique Philippe. J’ai toujours aimé m’occuper des jeunes à problème, et notre cadre de vie s’y prête bien.» Formés et encadrés par Caritas, Erika et Philippe ont affiné leurs compétences au gré de l’expérience. «Au début du séjour, avec le jeune et aussi le responsable de Caritas, on signe un contrat portant sur quelques règles de vie commune, assez strictes, quitte à les assouplir par la suite. Il y a toujours des hauts et des bas, mais avec le dialogue, on parvient en général à remettre le jeune sur ses rails.»

Ce matin, lui et son nouveau pensionnaire ont justement eu une «bonne discussion». La matinée avait pourtant mal commencé: réveil en retard pour Benoît, peu disposé, ensuite, à suivre les conseils de Philippe quant à sa technique à la fourche… et qui a fini par tout envoyer violemment promener. L’éclat n’a pas surpris l’agriculteur, si ce n’est par sa précocité. «Ils craquent plutôt au bout d’une semaine ou deux. Mais c’est systématique.» Ébranlé, l’ado s’est ensuite confié au paysan, comme d’autres avant lui. «Ces jeunes trimballent un bagage très lourd», commente pudiquement Philippe, qui a pour principe de ne pas demander le parcours de ses pensionnaires avant leur venue sur la ferme, histoire de ne pas les cataloguer. «Je ne m’imaginais pas le vécu de certains. Ça ne les excuse pas, mais on peut les comprendre.»

Un séjour formateur
Un peu euphorique après son «débriefing» du matin, flatté de l’attention du photographe, Benoît, lui, envisagerait presque son séjour avec enthousiasme – même s’il admet «ne pas très bien dormir», trouve pénibles «les odeurs, les excréments des animaux, leurs réactions, tout ça» et se plaint de n’avoir qu’un accès très limité à son téléphone portable (l’une des règles de vie commune édictées par Philippe et Erika). Et lorsqu’un petit voisin vient avertir les Chatagny qu’un veau s’est coincé la tête à l’étable, l’adolescent se lève spontanément pour aller le délivrer, et revient quelques minutes après, une lueur de fierté dans l’œil.

S’occuper des bêtes est évidemment une composante forte de l’expérience proposée aux ados, parmi un éventail de tâches dont la dureté physique le dispute à la force symbolique – nettoyer les boxes des chevaux, ranger de gros volumes de bois coupé, nourrir des veaux… et les délivrer lorsqu’ils sont mal pris. Autant de boulot à faire et à refaire, mais dont le résultat apparaît sans délai. Ce qui n’est pas le cas pour l’engagement de Philippe et Erika: une fois la mesure terminée, les jeunes s’en vont, et ne donnent que très rarement de leurs nouvelles. «C’est une parenthèse dans leur vie, qu’on ouvre, et qu’on referme», image Jessica Pillet Cuttelod. Certains, sans doute, retomberont dans leurs travers. Mais Philippe en est convaincu: «Il leur en reste forcément quelque chose, et cela finira par éclore, plus tard.»

Texte(s): Blaise Guignard

De quoi on parle

Des dizaines de placements par an

En 2015, ils sont 56 jeunes à avoir été placés dans une famille paysanne d’accueil pour une mesure de time-out, c’est-à-dire un placement volontaire décidé avec les instances sociales et le jeune lui-même; huit jeunes ont été envoyés au vert par décision de justice, en guise de peine (prestation personnelle). Cette année, 14 jeunes ont été placés en time-out, et trois en prestation personnelle, pour une durée cumulée de 517 jours. La mesure concerne grosso modo une jeune fille pour quatre garçons. En 2014, on comptait 14 séjours d’une durée de trente jours ou moins, 16 séjours entre un et trois mois, et 12 de plus de trois mois. En Suisse romande, les adolescents placés proviennent principalement des cantons de Genève et de Vaud.

Vingt et une familles font partie du réseau de Caritas; deux familles en cours de formation vont prochainement l’intégrer; Caritas est en permanence à la recherche de familles d’accueil pour son programme.

+ d’infos Tél. 021 341 93 39.

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