Dans un contexte économique déjà tendu, les arboriculteurs subissent de plus en plus d’attaques sur les traitements qu’ils pratiquent dans leurs vergers. Les responsables de l’Union fruitière lémanique ripostent.
On tire actuellement à boulets rouges sur le monde agricole et tout particulièrement l’arboriculture, jugée responsable des résidus de pesticides dans les aliments. Comment vivez-vous, en tant que représentant des producteurs, le battage médiatique qui est fait actuellement autour de la profession et de ses pratiques?
➤ François-Xavier Paccaud Aucun arboriculteur ne traite par plaisir. Ce battage médiatique renvoie donc assez violemment aux producteurs une image assez blessante. Par ailleurs, on fait l’amalgame entre les pays et les modes de production. On ne peut pas faire d’analogie entre des analyses réalisées dans le sud de la France et des résultats similaires chez nous! C’est regrettable.
➤ Luc Magnollay Je trouve qu’on jette la pierre aux producteurs un peu trop rapidement. Il faut se rappeler que tout le monde a profité de l’avènement de la chimie à un moment ou à un autre, permettant de fournir notamment des fruits de bonne qualité en grande quantité. Nous, les producteurs, somment en train de prendre conscience, en même temps que tout le monde, des conséquences de l’utilisation de ces produits de synthèse. Qu’on nous laisse donc le temps de nous retourner et de modifier nos pratiques!
Comment l’Union fruitière lémanique (UFL) se met-elle au service de ses membres dans cette réflexion et cette recherche d’alternatives?
➤ F.-X. P. Côté vulgarisation et formation, l’UFL met le paquet sur les mesures alternatives de traitement phytosanitaire. Elle réalise des essais en conventionnel et en bio sur ces méthodes et invite les arboriculteurs qui veulent expérimenter ou qui ont des idées à s’annoncer: renoncement aux herbicides, ou plus largement aux molécules de synthèse, intégration de traitements bios, la demande est clairement là parmi nos membres.
➤ L. M. L’UFL s’attelle à trouver des solutions pour des systèmes culturaux plus doux. Nous développons par exemple des systèmes de culture alternatifs, à mi-chemin entre le bio et la production intégrée: on essaye par exemple de régler les problèmes sanitaires dans les vergers avant que les fruits n’atteignent la taille de quelques millimètres de diamètre, puis on renonce aux molécules de synthèse, afin de viser le «zéro résidu».
L’agrobiologie ne constitue-t-elle pas en elle-même une piste intéressante?
➤ L. M. Oui, tout à fait, et on peut d’ailleurs s’estimer heureux d’avoir comme collègues des arboriculteurs pionniers de l’agrobiologie. Leurs recherches et leurs essais s’avèrent utiles à tous aujourd’hui, car ils nous permettent aujourd’hui d’avancer plus rapidement. Je prends l’exemple du psylle du poirier, qui occasionne de multiples dégâts sur les arbres et les fruits, et qui est devenu moins sensible aux insecticides au fil des ans. Les bios ont apporté une solution alternative aux molécules chimiques avec l’application d’argile sprayée sur les arbres au printemps, méthode qui s’est généralisée sur le verger lémanique. Son effet est tout aussi efficace que les insecticides.
➤ F.-X. P. Malheureusement, de telles solutions n’existent pas encore pour tous les problèmes, à l’image de la drosophile suzukii, contre laquelle nous sommes encore aujourd’hui désarmés!
➤ L. M. Il faut bien se rendre compte que changer de pratique comporte un risque agronomique et économique! Or le prix des pommes est aujourd’hui calculé à la limite de la rentabilité pour l’exploitant. C’est donc quasiment mission impossible de modifier en profondeur son système de production, c’est un risque trop lourd à porter.
Où en est la reconversion du verger lémanique souhaitée par les autorités cantonales d’ici à 2017?
➤ L. M. On dispose de 700 hectares de cultures fruitières et une trentaine de petits fruits. Ces surfaces sont globalement en baisse – un peu moins d’un tiers en quinze ans – mais la productivité augmente, grâce notamment à la couverture contre la grêle, à l’arrosage, à l’amélioration de la qualité clonale des arbres. D’ici à 2017, l’objectif de l’UFL est d’augmenter de 10 hectares le verger de poiriers et de doubler la surface des cerisiers pour atteindre 40 hectares. On est encore loin d’avoir atteint ce denier objectif particulièrement ambitieux, mais la progression est là. Du côté des poires, la situation est délicate, on essaie déjà d’enrayer une diminution des surfaces, due à des difficultés de production, de conservation et d’écoulement. Nous nous sommes notamment rapprochés des producteurs italiens pour nous aider à trouver des solutions.
➤ F.-X. P. Changer la dynamique d’une branche de production prend du temps. Les gens ont besoin de recul! Prenez les prunes, le marché est très vite saturé, ce qui ne donne pas spécialement envie de se lancer. Les abricots peuvent aboutir, mais pour de petits débouchés, comme la vente à la ferme. Quant aux pêches, il y aurait un réel potentiel, mais les nôtres sont à 3 fr. 60 sur les étals, contre 1 fr. 50 pour les pêches importées – le marché n’étant pas protégé…
Dans quelle mesure le franc fort est-il responsable du marché tendu que vous traversez actuellement?
➤ F.-X. P. Le franc fort a fragilisé les protections mises en place contre les importations. Les deux grands distributeurs, qui commercialisent 80% des fruits vaudois, ont ainsi importé 600 tonnes de poires l’an dernier, contre 300 tonnes en 2014 et seulement 150 tonnes en 2013…
➤ L. M. La situation est difficile, mais elle le sera encore plus si les frontières s’ouvrent complètement. La conclusion d’accords internationaux qui feraient tomber complètement les taxes sur les importations est clairement une épée de Damoclès pour nous. Notre avenir est donc intimement lié à la volonté politique de maintenir une production locale de fruits et légumes.
Comment voyez-vous l’avenir de la profession et de l’UFL?
➤ L. M. On perd 2 à 3% de nos professionnels chaque année. Il ne semble pas qu’on ait encore de problème de relève, mais jusqu’à quand? Le contexte n’est en tout cas pas motivant.
➤ F.-X. P. Nos méthodes de production sont en avance par rapport à ce qui se fait dans les pays voisins. On a le savoir-faire, il faut le faire savoir. En termes de communication, l’UFL travaille désormais sur la notion d’arboriculture durable, plus aisément compréhensible par le grand public que la «production intégrée». D’ailleurs, nous allons tout soudain lancer une campagne d’affichage sur nos méthodes de production. Nous allons également communiquer davantage par les réseaux sociaux. Il faut être transparent, c’est gage de crédibilité.
DE QUOI PARLE-t-ON?
Voilà quelques années que la profession arboricole s’interroge sur les moyens
de limiter le recours aux molécules de synthèse. La diffusion sur France 2 en février dernier de l’émission Cash Investigation sur les conséquences de l’utilisation des pesticides dans la production de fruits et le déferlement médiatique qui s’est ensuivi en France et en Suisse a accéléré les réflexions à l’Union fruitière lémanique, qui regroupe 167 exploitations dans les cantons de Genève et Vaud. Cette zone de production – 800 hectares contre 1000 il y a quinze ans – regroupe 632,90 ha de pommes, 42,08 de poires 26,05 de cerises 31,60 de prunes et pruneaux, 4,20 d’abricots et 17,8 de kiwis ainsi que 51,34 ha de petits fruits, dont 31,83 en fraises.
BIO EXPRESS
François-Xavier Paccaud dirige l’Union fruitière lémanique (UFL) et ses six collaborateurs depuis un an. Ingénieur agronome de formation, il a été durant dix ans à la tête du Service de vulgarisation agricole vaudois. Président de l’UFL, Luc Magnollay exploite un domaine à Étoy (VD) et représente la Suisse romande au comité de la Fruit Union Suisse. L’UFL existe depuis 2000 à la suite de la fusion des arboriculteurs genevois avec l’Union fruitière vaudoise. Depuis 2011, elle a pour mission d’assurer la vulgarisation, la formation et la promotion. Elle est aussi prestataire de services pour le canton de Vaud et la Confédération.
