AGRICULTURE
Partager son parc de machines, une bonne idée pour faire des économies

Rationaliser les charges de production passe de plus en plus par la diminution des coûts de mécanisation. Si certains paysans louent du matériel ou mandatent des entreprises, d’autres acquièrent des machines en copropriété ou via une coopérative. Exemples en Romandie.

Partager son parc de machines, une bonne idée pour faire des économies

«Je n’ai plus rien à moi, plus une machine, plus un tracteur!» Voilà deux ans que Joan Studer, agriculteur à Lucelle (JU), a mis en commun la totalité de son parc machine avec trois collègues paysans, créant la société Agrisol. «Après plusieurs années de tergiversations, on s’est lancés. Eh bien ça change la vie!» Outre le fait de disposer d’un plus grand pouvoir d’investissement, l’agriculteur jurassien affirme désormais mieux maîtriser ses coûts de production. «L’utilisation de matériel appartenant à une société permet de connaître en détail le coût de revient d’une botte de foin, ce qui m’était impossible auparavant. C’est clairement un outil de gestion qui m’aide à repenser l’orientation de mon domaine.»
La tendance à l’achat en commun de machines progresse ces dernières années. Selon les régions et la taille des exploitations, les coûts de mécanisation peuvent en effet atteindre jusqu’à 40% des charges des structures d’une exploitation. Partager du matériel participe indéniablement à diminuer la facture.
Si une majorité d’exploitants font aujourd’hui appel à des tiers pour certains travaux ou emploient des machines dont ils ne sont pas propriétaires, via une Cuma par exemple (voir en page 4), rares sont encore ceux qui choisissent de partager la totalité de leur parc machine, comme les associés de la Saga, à Bavois (voir ci-dessous), ou ceux d’Agrisol en Ajoie: «Partager une charrue ou une pompe à traiter, c’est bien, poursuit Joan Studer. Mais il faut savoir que la traction représente 70% des coûts de mécanisation, alors autant partager également ses tracteurs!»
Tous les agriculteurs interrogés le confirment: créer une structure commune engendre des avantages financiers, mais aussi sociaux. «Une solidarité s’instaure entre nous. On se fait confiance, on se confie des tâches et on se rend compte qu’on y gagne en qualité de vie. Et ça, ça n’a pas de prix!»


BAVOIS (VD)

Les trois mousquetaires de la Saga ont mis en commun leur destin.
La société simple qui lie Françoise Gaudard, Joaquim Vez, Alain et Thierry Salzmann dépasse la simple copropriété. Du partage de machines, les trois exploitations sont passées à une collaboration dans les travaux et la réalisation de projets.

Dans le carnotzet qui leur sert de salle de séances, une seule photo est accrochée au mur: celle d’un John Deere 4230, acheté en commun en 1977 par deux familles de paysans de Bavois, les Salzmann et les Gaudard. «Une grosse machine pour l’époque!» Aujourd’hui Thierry Salzmann, Alain Salzmann, son cousin, et Joaquim Vez-Gaudard poursuivent la collaboration lancée il y a quarante ans. «Ce 120 CV s’accompagnait de matériel pour les chantiers d’ensilage. À l’époque, nos parents cherchaient déjà à rationaliser le travail tout en utilisant intelligemment la main-d’œuvre.» Jusqu’en 1994, les deux familles collaborent ainsi dans le cadre des chantiers de récolte de fourrage. «Jusqu’au jour où on s’est demandé si on ne devrait pas mettre en commun la totalité de notre parc de machines, afin d’accroître encore l’efficacité de notre collaboration.» La démarche débute par l’estimation de la valeur des équipements de chacun et la définition des apports des partenaires dans la société. «Depuis, chaque année, les parts d’utilisation sont calculées en fonction des cultures en place sur chaque exploitation», précise Thierry Salzmann. Les  trois exploitants ont en effet élaboré un système de calcul des plus aboutis. «On a défini des coefficients d’utilisation selon les cultures. Par exemple, 100% pour la betterave, 50% pour les céréales et 10% pour les prairies.» Chaque année, ils disposent donc de parts différentes, selon leur assolement. Cette clé de répartition est ensuite appliquée à toutes les charges de la société. «C’est un système extrêmement simple, qui nous évite de noter les heures ou les hectares à chaque tâche effectuée.»
À la différence des traditionnelles Cauma ou cercles de machines, les exploitants ont mis dans le pot commun leurs tracteurs en plus des machines de fenaison et d’ensilage, des bennes monocoques, chisel, charrues, herses rotatives et semoir combiné. «Aujourd’hui, on en a six à disposition. Cela nous offre un confort et une flexibilité évidents dans le travail.» Comme tout matériel, chaque tracteur possède une place définie et un responsable attitré pour l’entretien.
À eux trois, les exploitants cultivent environ 150 hectares, sans compter les travaux pour tiers qu’ils réalisent dans la région. «Le taux d’utilisation des machines est donc largement supérieur à la moyenne, ce qui nous permet de les amortir plus rapidement, analyse Joaquim Vez. Pour l’ensilage, on a calculé que ça nous coûterait plus cher de faire venir une entreprise.» Les trois agriculteurs ont poussé la collaboration encore plus loin: ils commandent leurs produits phytos et leur mazout ensemble. «Les économies d’échelle sont immédiates», apprécie Thierry Salzmann.
La communauté entre ces paysans de Bavois n’est pas seulement de l’ordre technique et économique. «On s’entraide aussi régulièrement, de façon informelle. La société permet d’absorber plus facilement les coups de collier et nous évite de devoir faire appel à un salarié. On se fait confiance mutuellement, on sait qu’on peut compter les uns sur les autres.»
Mais qu’en est-il au moment d’ouvrir le porte-monnaie et d’investir dans un nouveau matériel? «Globalement, on a les mêmes terrains et les mêmes attentes. Donc nos besoins se recoupent assez rapidement», affirment en chœur les trois chefs d’exploitation. La dernière acquisition de la Saga est ainsi une pompe à traiter de 27 mètres, équipée d’un GPS et d’un système d’ouverture-fermeture automatique des buses. «Seul, je n’aurais jamais pu me permettre d’investir dans un tel outil», admet Joaquim Vez
Les exploitants ont fait le calcul. «Mes coûts de mécanisation sont 25 à 30% inférieurs à ceux que communique Agroscope dans ses tabelles, soit 1400 francs par hectare pour un domaine comme le mien», confie Thierry Salzmann. De quoi motiver les paysans à poursuivre le la collaboration et l’échange d’idées. «Nous n’avons jamais eu de crises à gérer entre nous. Mais des débats, ça oui, il y en a eu. Partager des machines, c’est faire des compromis!» lance Alain Salzmann, qui apprécie tout particulièrement de pouvoir échanger des idées avec ses collègues. Il a lancé il y a moins d’un an une malterie avec Joaquim et son épouse. «La clé du succès? C’est l’ouverture d’esprit!»


LA TOUR-DE-TREME (FR)

Trente ans de partage pour la Cauma
Lancée par une poignée de paysans gruériens, la Cauma de La Tour-de-Trême est devenue un acteur majeur dans le paysage des entreprises de travaux agricoles fribourgeoises. Ses membres restent convaincus que le partage est garant d’économies.

La ferme des Grands-Bois, à Épagny (FR), est sans aucun doute le centre névralgique de la Cauma de La Tour-de-Trême. C’est là qu’est stockée une bonne partie des  trente machines détenues par la société. C’est aussi là que se retrouvent, tous les premiers mercredis du mois, les douze exploitants membres de cette coopérative, qui fête ses trente ans d’existence cette année. «On doit l’initiative de cette Cauma à une poignée de paysans visionnaires qui ont décidé de se partager leurs machines pour les grandes cultures, et notamment pour le semis de maïs, de céréales et d’herbages.»
Petit à petit, la société s’agrandit, faisant l’acquisition régulière de nouveaux matériels et membres. «En 2012, on a remis à plat les statuts de la société et inscrit la Cauma au Registre du commerce et à la TVA, raconte Olivier Kolly, agriculteur à la ferme des Grand-Bois et gérant de la Cauma. Chaque exploitation dispose aujourd’hui d’une part équivalente dans le capital-actions de la société.» L’idée de base qui anime encore à ce jour ses membres, c’est le partage. «Et ce n’est pas si simple», met en garde Nicolas Sudan, producteur de lait au Pâquier et président de la Cauma depuis quatre ans. «C’est un état d’esprit: il faut être d’accord de ne pas être prioritaire dans l’utilisation des machines et attentif aux besoins des autres. Bref, être membre d’une Cauma nécessite un tant soit peu d’ouverture d’esprit.» Chaque machine est équipée d’une boîte étanche, comprenant carnet et crayon afin de relever les compteurs. «Nous fonctionnons à la confiance. Chaque utilisateur doit noter le nombre d’heure, d’hectares pour la machine avec laquelle il a travaillé, ou de voyages qu’il a effectués.» Quatre fois par année, les carnets sont relevés et la facturation effectuée.
Au fil des ans, la Cauma a développé la location de machines et la réalisation de travaux pour tiers. Elle dispose désormais d’un carnet d’adresses de quelque 200 exploitations en Gruyère et s’est même lancée dans la prestation de services pour des entreprises de génie civil. «On remet en état des parcelles après un chantier, précise Olivier Kolly. Ce travail permet de générer des liquidités pour la Cauma et de valoriser au mieux nos machines.»
«Les tarifs sont évidemment différenciés selon qu’on est membre de la Cauma ou simple client», précise Nicolas Sudan. La Cauma s’efforce de conserver les tarifs de location les plus faibles possible pour ses membres, et applique le TariFat pour les autres. «Le but n’est pas de faire du profit à tout prix, mais que chaque machine couvre ses frais de remisage, d’entretien, d’amortissement et qu’elle participe à la constitution d’un fonds de réserve pour les investissements futurs.»
Le dernier en date est un épandeur à fumier Samson de 12 m3 acquis pour environ 60 000 francs. «C’est la Rolls des épandeurs, assurent Olivier Kolly et Nicolas Sudan, mais en tant que membre de la Cauma, on ne paie que 15 fr. par convoi!» La Cauma n’a volontairement pas investi dans un outil de plus grande taille. «Il est important que les machines choisies restent adaptées à la taille de nos exploitations et des tracteurs existants», souligne Nicolas Sudan. Ainsi avec un tracteur de 90 ou 100 CV, cette machine est fonctionnelle et effectue entre 700 et 800 voyages par an.  Les membres de la Cauma ont petit à petit élargi le champ d’activité de leur société. «On effectue nos achats de diesel, de semences, de phytos, d’engrais, de fournitures mécaniques et de matériel de traite en commun, énumère Nicolas Sudan. Grâce aux volumes, on réalise des économies  de l’ordre de 10 à 20%.» Bien sûr, cela nécessite un sérieux suivi. Olivier Kolly, qui gère tous les aspects administratifs, se voit ainsi rémunérer pour ses heures. «À certaines périodes de l’année, entre les demandes de clients et les réservations des membres, je reçois plusieurs dizaines de coups de téléphone par jour. Alors j’ai toujours un petit carnet avec moi!»
«À l’échelle de nos exploitations, les frais de mécanisation respectifs sont tirés vers le bas, assure Nicolas Sudan. Sans compter ce qu’on y  gagne humainement. Le plaisir d’échanger, de partager des bons et moins bons moments, ça compte aussi au travers de ces temps difficiles pour l’agriculture.»

+ d’infos À l’occasion de ses 30 ans, la Cauma organise à Grandvillard des manches du championnat fribourgeois et suisse de gymkhana les 10 et 11 septembre.


BOURRIGNON (JU)

La première Cuma de Suisse romande
Les Jurassiens furent les pionniers dans l’acquisition et la gestion collective de matériel agricole. Soixante ans plus tard, ils ne sauraient plus se passer de leur coopérative.

La commune de Bourrignon, 266 habitants, compte encore 24 exploitations agricoles. Y en aurait-il autant sans la Cuma, fondée en 1959? «On peut se poser la question», reconnaît Christophe Ackermann, agriculteur et caissier de la coopérative. Une certitude, cependant, c’est qu’elle permet aujourd’hui à bien des agriculteurs d’envisager plus sereinement l’avenir que certains de leurs collègues. «La Cuma donne une sécurité financière et morale à tous les paysans. En ces temps difficiles, où l’on vient à manquer de liquidités, elle est d’autant plus essentielle pour nos exploitations», poursuit l’exploitant jurassien, dont le grand-père a fait partie des membres fondateurs.
C’est en 1954 que la Banque Raiffeisen locale a jeté les bases de ce qui fut la première société d’utilisation de machines en commun de Suisse. Cinq ans plus tard, les quatorze paysans membres constituent  leur société en coopérative. Ils disposent dès lors d’un moteur électrique,  d’une moissonneuse-batteuse et d’une grue à fumier. Petit à petit, le parc de machines s’agrandit, tout comme le cercle des adhérents. Aujourd’hui encore, seuls peuvent entrer dans la coopérative les agriculteurs domiciliés dans la commune de Bourrignon. D’une valeur comptable de 130 000 francs, la Cuma a pu s’offrir, en 2006, un hangar à machines. De quoi abriter quatre tonneaux à lisier, deux épandeurs, une pompe à traiter, du matériel de travail du sol, une débroussailleuse, une enrubanneuse et toute une panoplie de petit matériel: marteau électrique, scie circulaire, fendeuse à bois, etc. «Un compteur et  un carnet de relevés sont installés sur toutes les machines. L’utilisateur y consigne les heures, les surfaces ou les kilowattheures. Les décomptes sont établis deux fois par an par le comité.»
La gestion d’une telle société n’est pas aisée, reconnaît Christophe Ackermann.  Au gré des besoins formulés par les membres, le comité réfléchit et propose régulièrement des investissements lors des assemblées générales. «Les décisions doivent se prendre à la majorité. Il arrive qu’un investissement prenne plusieurs années, le temps de convaincre tout le monde!» Patience et prudence sont les deux mots d’ordre de Christophe Ackermann, qui a à cœur d’éviter les écueils dans la gestion. «On examine tous les ans les tarifs du matériel, en fonction de l’utilisation que les membres en ont faite les années précédentes. En 2016 par exemple, nous ne facturons le tonneau à pression de 10 m3 que 20 francs le voyage, contre 23 fr. l’an passé.» L’objectif de la Cuma de Bourrignon n’est clairement pas le profit. «Nous cherchons avant tout à couvrir nos charges.» Pour les utilisateurs, les avantages en termes de coûts sont évidents: maximisation du rendement des machines, renouvellement plus rapide du parc, large choix de machines à disposition. «On a rarement des problèmes de machines mal entretenues, poursuit Christophe Ackermann. Nos membres sont tous concernés par la bonne marche de la coopérative. Tous partagent l’esprit fondateur de notre Cuma, la solidarité.»

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): claire muller/nicolas de neve