Dans le Seeland, la famille Etter s’est spécialisée dans la production de plantons de légumes. Destinés aux professionnels comme aux jardiniers amateurs, ils contribuent largement au chiffre d’affaires de cette exploitation fribourgeoise bio qui, en hiver, se consacre à la culture de rampon.
Les gigantesques serres disparaissent dans la grisaille qui enveloppe le village de Ried bei Kerzers. En ce matin d’hiver, difficile de se rendre compte de la taille de l’exploitation de la famille Etter. Pour en prendre toute la mesure, il faut pénétrer dans l’ancienne grange qui sert de vestiaire aux ouvriers agricoles: pendues à des patères, plusieurs dizaines de salopettes témoignent de l’agitation qui règne à la saison de la récolte. En été, pas moins de 40 travailleurs prêtent main-forte à la famille de maraîchers fribourgeois. Mais, durant l’hiver, 15 employés suffisent dans les 2,2 hectares de serres où se concentre toute l’activité. «Notre production se divise en deux axes, précise Lukas Etter en faisant coulisser la porte qui mène dans les serres. Les légumes, bien sûr, mais aussi les plantons. C’est pour ces derniers que nous avons aménagé ces serres.» Lukas Etter, 24 ans, incarne l’avenir de l’exploitation familiale. Bientôt, ses parents Maria et Hans lui en confieront les rênes.
En attendant le printemps
La production de plantons démarre au printemps. En attendant, les serres sont entièrement consacrées à la culture de rampon. Sur des centaines de mètres carrés, cette salade d’hiver recouvre le sol des
immenses halles vitrées que nous traversons.
Une dizaine de travailleurs, agenouillés, saisissent l’une après l’autre les petites touffes vertes. Les coupent d’un geste, ôtent les feuilles disgracieuses, déposent les bouquets dans une caisse en plastique. «Le rampon demande beaucoup de travail manuel, note Lukas Etter. Nous sommes inquiets, car le marché est particulièrement difficile cette année. Concurrence nationale et européenne oblige, nos prix tournent actuellement autour de 8 francs le kilo, contre 22 francs à la même période, l’an dernier. Et encore, c’est parce que nous sommes en bio. Pour la culture conventionnelle, le prix se situe autour de 4 francs.»
Des serres ultramodernes
Afin d’optimiser le rendement de l’exploitation, la famille Etter a investi au fil des ans pour agrandir les serres, créer des halles de stockage et une chambre frigorifique. De nombreuses installations dernier cri visent à permettre une bonne croissance des plantons de légumes. À côté de nous, un tube muni de buses d’arrosage progresse lentement au-dessus des rangées. Température, luminosité et taux d’humidité sont contrôlés en permanence par un système informatique. «Quant au plafond de cette serre, la plus récente, il n’est pas en verre, explique Lukas Etter. Il est fait d’un matériau appelé F-Clean, qui a la particularité d’être à 100% perméable aux rayons ultraviolets. Les légumes bénéficient ainsi de tous les bienfaits de la lumière du soleil. Ce système convient particulièrement bien aux plantons de tomate et de basilic, par exemple.»
Au fond de la serre, les ouvriers poursuivent la récolte. «Le rampon bio a un bon rendement, remarque Lukas Etter. Nous en produisons en moyenne 40 tonnes par an.» Après le passage des employés, il ne reste plus que des centaines de petites mottes. C’est dans ces cubes de terre posés sur une bâche en plastique que pousse la mâche. Une particularité due à la seconde activité de la famille: la production de plantons. Loin d’être accessoire, cette activité rare en Suisse représente environ 60% du chiffre d’affaires annuel de l’exploitation, contre 40% pour les plus traditionnels légumes en pleine terre.
Un monstre en action
Quittant la serre, Lukas Etter nous précède dans la halle voisine. Là, une impressionnante machine occupe tout l’espace. Ce monstre de métal orange constitue le cœur de la production de plantons. Fabriquée en Allemagne, elle mesure 15 mètres et vaut 1 million de francs à elle seule. D’un côté, un bac rempli de terre. De l’autre, de petits cubes parfaitement réguliers contenant chacun une graine. Et au milieu, une plaque de terre d’un brun presque noir défile sur un tapis roulant. Dans un mouvement de va-et-vient, des tiges métalliques creusent des trous dans le terreau compact avant que les graines n’y soient déposées. Derrière nous, un gigantesque tas de terre sombre. «Ce n’est pas de la terre, mais de la tourbe, précise le maraîcher. Nous la commandons à l’étranger et la mélangeons à du compost. Nous ne pourrions pas nous en passer, car la tourbe permet de former des cubes solides et aisés à manipuler.» Recouvert de sable et mis en caisses, le précieux terreau est ensuite déplacé dans la salle de germination. Une température de 18° et un taux d’humidité de près de 100% permettent aux graines de germer en quelques jours. Les plantons sont alors placés dans l’une des serres pour poursuivre leur croissance. De l’aubergine au pâtisson en passant par la tomate ou le melon, la famille Etter ne produit pas moins de 220 variétés de plantons de légumes destinés à être commercialisés auprès des maraîchers de toute la Suisse, mais aussi chez des jardiniers amateurs. Si la demande en plantons est aujourd’hui stable, Lukas Etter est conscient qu’il devra impérativement entretenir un excellent réseau de commercialisation à l’avenir. «En Suisse, nous sommes deux producteurs à fournir les grands distributeurs en plantons destinés aux jardiniers amateurs. Nous ne nous considérons pas comme des concurrents, mais collaborons pour réagir aux évolutions du marché.»
Le jeune homme est interrompu par la sonnerie de son téléphone. Des clients potentiels sont arrivés pour un rendez-vous. En s’excusant, Lukas Etter met un terme à la visite. Pas question de les faire attendre. Dans le petit monde des producteurs de plantons, il faut être un bon maraîcher, mais aussi un bon commerçant.
bon à savoir
Un marché en forte progression
Si les agriculteurs ont longtemps semé leurs légumes, cette pratique devient de plus en plus rare depuis les années 1970. Principale cause de cette évolution, la volonté d’optimiser la production en diminuant le nombre de plantes qui n’arrivent pas à maturité. Aujourd’hui, les semis ne représentent plus qu’un tiers des 10 000 hectares de terres agricoles consacrées à la production de légumes en Suisse. Ils ne suffisent plus à répondre à la demande des maraîchers: «De manière générale, le besoin en plantons pour la Suisse est supérieur à la production indigène», note Matija Nuic, chef des secteurs marché et politique à l’Union maraîchère suisse. Selon l’association Pro Specie Rara, près de trois plantons sur quatre sont importés, principalement de France, d’Italie et d’Espagne. Or, le marché est peu transparent, et un planton produit à l’étranger peut être vendu comme un légume suisse pour peu qu’il ait terminé sa croissance dans le pays.
en chiffres
L’exploitation, c’est:
–27 hectares de pleine terre.
–2,2 hectares de serres.
–220 variétés de légumes en plantons.
–15 variétés de légumes en pleine terre et en serre.
–40 employés à la belle saison.
+ d’infos www.etter-ried.ch
