Originaire de Bienne, l’œnologue et viticulteur Jean-Claude Martin est parti en Afrique du Sud en 2004 pour fonder une exploitation viticole avec sa femme. Pari risqué, mais gagnant. Il règne aujourd’hui sur quelque 60 hectares de vignes.
Mi-août sonne la fin de l’hiver à Hermanus, dans le sud-est de l’Afrique du Sud. Alors que les viticulteurs suisses voient les vendanges se profiler, Jean-Claude Martin, lui, observe les premiers bourgeons de son chardonnay pointer le bout de leur nez. «Ces jours-ci, nous travaillons sur les cépages précoces. Les premières feuilles vont arriver à la fin du mois.» Sur son domaine situé à 350 mètres d’altitude, autour des collines de Babylone Toren, il sent le printemps arriver. La météo est typique de cette période de l’année, avec un léger vent du sud-ouest et un thermomètre indiquant 16 degrés. «Ici, le climat est différent de la Suisse. Notre proximité avec la mer stabilise la température. Il y a des courants très froids qui viennent de l’Antarctique et qui limitent les coups de chaleur. C’est idéal pour la vigne», indique celui qui a longtemps œuvré sur le domaine de Grillette, à Cressier (NE), entre les lacs de Neuchâtel et de Bienne.
En 2004, Jean-Claude Martin prend un pari risqué, celui de tenter sa chance à plus de 9000 kilomètres à vol d’oiseau de chez lui. Avec sa femme d’origine sud-africaine, il (re)part de zéro, s’achète une ferme à moutons et des terres, conseillé par sa belle-famille, active dans le milieu viticole. «C’était un risque, il n’y avait pas de vignes aux alentours. Mais arriver dans un décor vierge fut très intéressant. J’ai construit mon propre domaine, Creation Wines, avec ma cave et ma salle de dégustation.»
Les vendanges, c’est en février
Le natif de Bienne règne aujourd’hui sur 60 hectares de vignes, alors que la taille moyenne des domaines viticoles en Suisse est de 4,2 hectares. Œnologue et viticulteur de formation, il n’a pas eu de difficultés à s’adapter dans ce nouvel environnement, au contraire. Emportant dans ses bagages ses connaissances helvétiques, il a découvert une région où la vigne «se comporte très bien». Sans gel ni risque de grêle, la viticulture apparaît même simplifiée. «Seul le vent, parfois très fort, peut être un problème. En Suisse, on taillait la vigne en laissant sept ou huit pousses par plante. Ici on attend que le vent passe, qu’il casse quelques branches, puis on rectifie.»
Choisir la date des vendanges est aussi plus confortable, car peu lié aux aléas de la nature. Elles débutent généralement à la fin du mois de février pour s’échelonner sur sept semaines. «La météo est stable. S’il pleut, c’est une journée au maximum. Nous pouvons donc attendre tranquillement que le raisin mûrisse à son niveau optimal pour le cueillir.» Un luxe que les viticulteurs suisses ne connaissent pas.
En arrivant sur place, Jean-Claude Martin a découvert un sol dont la composition tranche avec le calcaire et l’acidité du Jura neuchâtelois. «Le sol est argileux et lourd. Il a une grande capacité de retenir l’eau, détaille-t-il. Nous arrosons parfois les jeunes pieds aux racines un peu courtes pour leur donner un coup de pouce, mais nous n’avons pas besoin d’irriguer.» Nul besoin non plus de traitement aux herbicides ou fongicides, le risque de voir les vignes foudroyées par les maladies – comme le mildiou – ou crouler sous les mauvaises herbes étant faible. «Nous sommes bien moins craintifs. Nous ne faisons jamais de traitement de contact. Selon les critères européens, je suis presque dans l’agriculture biologique.» Autre caractéristique intéressante, le sol, plus acide qu’en Suisse (son pH est de 5 à 5,5, contre 7,5 à 8 dans le Jura), n’a jamais été cultivé. Il est riche en minéraux et moins sujet à l’accumulation d’agents pathogènes et, donc, à la fatigue.
Ces particularités, Jean-Claude Martin les a immanquablement prises en compte pour guider ses choix en matière de cépages. Si ceux du Rhône, comme la syrah, et de Bourgogne marchent bien, il n’en est pas de même pour les vins du Bordelais. «Nous avons limité notre production pour le merlot et le cabernet et augmenté les autres». Grâce à la mer, sa région est la seule d’Afrique du Sud capable d’accueillir du pinot. Pas étonnant que ce dernier cépage soit devenu un de ses best-sellers et son vin le plus haut de gamme. Apprécié pour sa finesse et son élégance, il est prisé par les sommeliers locaux. Quant à la vinification, standardisée, elle ressemble en tout point à ce qui se fait ailleurs dans le monde.
Cave ouverte sept jours sur sept
En Afrique du Sud, la clé du succès réside aussi dans l’accueil, au domaine, des visiteurs et des clients. Une proximité indispensable pour faire connaître son vin et cultiver son image de marque. Chaque année, Jean-Claude Martin reçoit quelque 70’000 personnes dans sa salle de dégustation ouverte sept jours sur sept. Cette pratique commerciale, peu courante dans nos contrées, lui permet d’écouler jusqu’à un tiers des 350’000 bouteilles qu’il produit annuellement. Vingt autres pour cent sont destinés à la consommation indigène et touristique. Les 50% restants sont exportés. «La majorité part en Europe, surtout dans les pays du Benelux (Pays-Bas, Belgique, Luxembourg) en raison de leurs liens historiques avec l’Afrique du Sud», en partie grâce à un intense travail de promotion. «Pour toucher le marché mondial, il faut se positionner sur internet. Nous mettons des moyens dans le marketing actif. Je suis œnologue, mais je suis surtout face aux clients et aux grossistes.»
La saison d’été à l’horizon, Jean-Claude Martin s’attend à une hausse des températures, mais reste paisible. «À l’époque, en Suisse, je regardais constamment la météo. Maintenant, c’est fini. Le climat est tel que je ne regarde même plus les prévisions», dit-il, serein, comme soulagé de n’avoir plus cette épée de Damoclès au-dessus de la tête dès que les nuages s’approchent.
Creation Wines, c’est:
60 hectares de vignes
350’000 bouteilles par an, produites avec 420 tonnes de raisin récoltées.
17 types de vins (9 rouges, 7 blancs, 1 rosé).
Une soixantaine d’employés, dont 25 pour les dégustations et la restauration et 8 en permanence dans les vignes.
60 saisonniers pour les vendanges.
