Thomas Zwald et Andreas Wegmüller
«La crispation du marché suisse des produits laitiers nous préoccupe»

Acteur incontournable de la filière laitière en Suisse, Cremo est désormais, après des années fastes, l’un des acheteurs suisses de lait qui rémunèrent le moins bien leurs producteurs. Explications.

«La crispation du marché suisse des produits laitiers nous préoccupe»

Cremo fait partie des acheteurs suisses qui actuellement rémunèrent le moins bien leurs producteurs de lait. Que leur réservent les prochains mois? Peut-on leur laisser entrevoir une amélioration dans un futur proche?
Andreas Wegmüller D’ici au 1er juillet 2017, la marge de manœuvre pour augmenter le prix du lait va rester étroite, à moins d’une soudaine volonté politique ou d’un changement brusque sur les marchés…

Vous sous-entendez donc que vous n’avez pas votre part de responsabilité quant à la fixation du prix du lait?
➤ A. W. Cremo est toute à fait conscient de sa part de responsabilité. Il faut cependant être clairvoyant. Le marché suisse des produits laitiers est en décroissance, notamment au niveau du lait de consommation. Cette crispation du marché indigène est d’ailleurs notre principale préoccupation. Le commerce de détail fléchit, malgré une démographie en hausse. Et les distributeurs, qui doivent faire face au tourisme d’achat, cherchent à récupérer leurs marges chez les fournisseurs. Qu’on le veuille ou non, Cremo dépend de ces fluctuations de marché interne.

Vos résultats étaient à la baisse avec un bénéfice 2015 de 6,7 millions de francs, contre 9,1 millions en 2014. L’entreprise a -t-elle relevé la tête en 2016?
➤ Thomas Zwald Cremo souffre encore et toujours du franc fort. Un renchérissement subit de 20% n’est pas absorbable si facilement. Ceci d’autant plus que les cours des produits laitiers sur les marchés internationaux ont subi une baisse l’an passé. Nous avons du adapter nos prix à l’export, afin d’éviter de perdre des marchés. Par ailleurs, nous faisons face à une crispation du marché suisse. Tous ces éléments laissent supposer que 2016 a été une année difficile.
➤ A. W. Plus le fossé des prix se creuse entre la Suisse et l’étranger, plus les pressions subies par la grande distribution sont grandes et se reportent sur les transformateurs, c’est-à-dire Cremo. On nous demande à nous aussi d’être eurocompatibles en termes de coûts de production! Or, à côté de cela, la grande distribution se sert des produits laitiers pour attirer du monde dans les magasins. Le lait est un produit d’appel et il devient de plus en plus difficile de le positionner dans le secteur haut de gamme.

La nette remontée des prix de la matière grasse sur le marché mondial ces derniers mois ne laisse-t-elle pas entrevoir à Cremo, entreprise beurrière, le bout du tunnel?
➤ T. Z. Oui effectivement, on est passé de 2,5 à 4,5 francs le kilo de beurre exporté. Mais les exportations de matières grasses ne concernent que 3 à 5% de nos volumes transformés. Autant dire que ce n’est pas cela qui va nous tirer vers le haut et changer la donne du marché laitier en Suisse.
➤ A. W. La matière grasse animale a de nouveau bonne presse, à cause de la hausse démographique mondiale et de la mauvaise image dont pâtit l’huile de palme. Tant mieux, mais la demande en matière protéique ne suit malheureusement pas dans les mêmes proportions. Pour répondre à une demande croissante en matière grasse, il faut effectivement plus de lait. Mais alors que fait-on des protéines? Il n’y a aujourd’hui plus de marché.

Quelle est la stratégie d’avenir de l’entreprise?
➤ T. Z. Cremo cherche à conquérir de nouveaux marchés à l’étranger pour y placer des «premiums», haut de gamme, tant pour le consommateur final que pour l’industrie. Nous sommes également en train d’élargir notre palette d’ingrédients pour l’industrie.
➤ A. W. Nous n’envisageons cependant pas de délocaliser notre production ou d’investir en des capacités de production à l’étranger. Nous voulons continuer à jouer 100% la carte suisse tant au niveau de l’achat et que de la transformation du lait.

Quel regard portez-vous sur la tendance à l’ouverture des frontières et sur la politique agricole suisse en général?
➤ T. Z. Même si la tendance à une ouverture accrue des frontières semble être quelque peu freinée, l’incertitude qui règne autour d’une éventuelle ouverture pour la ligne blanche persiste. Cette incertitude ne devrait pas perdurer trop longtemps puisque les acteurs ont besoin des conditions-cadre prévisibles et stables.
➤ A. W. En ce qui concerne la politique agricole interne, je pense qu’elle pourrait laisser davantage de marge à ceux qui veulent produire du lait. Les paiements directs mériteraient d’être adaptés pour les structures les plus performantes. La PA 14-17 ne va pas dans le sens de ceux qui veulent produire. Il faut absolument corriger le tir, car la situation comporte le risque de voir diminuer la productivité de notre agriculture. Ce qui aurait pour conséquence d’inciter à ouvrir les frontières pour importer.

La segmentation du marché laitier est sous le feu de nombreuses critiques. Pensez-vous que le système actuel fonctionne bien?
➤ A. W. La segmentation n’est certes pas un système parfait, mais elle a le mérite de stabiliser le prix A et  a donc des effets positifs sur le marché. Quant à l’IP-lait, malgré toutes les critiques à son égard, elle constitue la seule plate-forme de discussion réunissant tous les acteurs de la filière.
➤ T. Z. Le système actuel est loin d’être parfait. En revanche, je suis convaincu que ce serait une erreur de faire appel à l’État pour réguler à nouveau le marché. Des solutions doivent être trouvé entre les acteurs de la filière.

La filière a cependant fixé des règles, notamment celle de ne pas obliger ses producteurs à livrer le lait C. De nombreux agriculteurs vous reprochent aujourd’hui de ne pas respecter ce contrat, que leur répondez-vous?
➤ A. W. Nous avons adapté nos contrats avec nos fournisseurs afin de correspondre aux exigences de la branche. Chaque mois les prix et quantités sont négociés par segment avec les fournisseurs. Les livraisons de lait C sont également définies lors de cette discussion. Notre lait C est exporté, ce qui contribue à dégager le marché suisse et ainsi à stabiliser le prix du segment A. Malheureusement au niveau national, certains acheteurs détournent ce système, via une retenue sur le prix ou un prix très bas dans le  segment B.

Et que répondez-vous aux producteurs qui vous demandent de rendre vos paies du lait plus transparentes?
➤ A. W. En février 2013, nous avons mis en place avec nos fournisseurs un système qui offre une transparence complète sur les prix des différents marchés et des quantités dans les segments. La matière grasse et protéique constituent la base pour le paiement. S’il y a des différences de prix entre producteurs, elles s’expliquent uniquement par la rémunération des teneurs qualitatives.

Certains acteurs prônent une baisse du volume global produit en Suisse qui aurait pour effet une hausse du prix. Qu’en pensez-vous?
➤ A. W. Considérant la perméabilité de la frontière, c’est un leurre de penser qu’une baisse du volume générerait quasi automatiquement une hausse du prix du lait.
L’expérience nous le prouve, lors d’un tel scénario, ce sont les importations qui augmentent.
 T. Z. Ce serait même dangereux de produire moins de lait, car on risquerait de perdre des marchés! Mieux vaut faire un petit peu trop de lait pour couvrir 100% de nos besoins de matières grasses et ne pas laisser la porte ouverte aux importations!

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Christian Brun

Bio express

Andreas Wegmüller travaille pour Cremo depuis 1988. Âgé de 55 ans, il est fromager de formation et responsable des achats de matière première.
Thomas Zwald a succédé il y a un an à Michel Pellaux au poste de secrétaire général. Juriste de formation, âgé de 54 ans, il a travaillé auparavant dans l’administration fédérale.

De quoi parle-t-on?

Cremo a été créé il y a nonante ans. Deuxième transformateur de Suisse, l’entreprise fribourgeoise est en grande majorité détenue par des organisations de producteurs et de fournisseurs de lait. En 2015, la firme sise à Villars-sur-Glâne a collecté 473 millions litres de lait dans tout l’ouest de la Suisse. Son chiffre d’affaires s’est élevé à 551,5 millions de francs en 2015, dont un tiers est constitué par la vente de beurre. Les produits frais, ingrédients pour l’industrie et fromages sont en parts égales (environ 20%). La vente aux industries représente 38% de son chiffre d’affaires.
+ D’infos www.cremo.ch