Adolescent, Étienne Candaux passait des veaux en contrebande de France en Suisse avec son père Milo, figure emblématique d'une lutte visant à améliorer la productivité des vaches laitières helvétiques.
De la contrebande, des coups de feu, un séjour en prison et des exécutions. Dans les années 60, l’ambiance dans le Jura vaudois était digne du Far West. Pendant des années, éleveurs et autorités se sont battus… pour des vaches. L’apogée de cette période de crise, appelée la Guerre des vaches, a eu lieu le 12 mai 1967. Ce jour-là, des agriculteurs ont forcé le passage à la douane de Vallorbe (VD) avec une douzaine de montbéliardes, n’hésitant pas à sauter dans un ruisseau pour arriver à leur fin. Les douaniers étaient armés, pointant leur pistolet sur les paysans, prêts à tirer. Cette scène d’une rare violence s’est déroulée devant une centaine d’agriculteurs, réunis pour suivre l’événement et montrer leur soutien aux combattants de la Guerre des vaches. Parmi eux se trouvait un jeune garçon de 13 ans et demi, Étienne Candaux, actuel syndic de Premier (VD). Fils du meneur de la Guerre des vaches, Émile – Milo – Candaux, il a suivi cet événement de près. Aujourd’hui sexagénaire, il se rappelle en détail ce jour qui l’a marqué à jamais. À commencer par le silence qui régnait à la frontière. «Mon père, qui avait 39 ans, portait son costume du dimanche, le clair, avec une cravate verte. Il m’avait dit le matin qu’il était prêt à mourir pour faire avancer la cause.» Il n’y aura finalement pas de victime ce vendredi. Le samedi en revanche, les vaches confisquées par le Canton à Ballaigues (VD) seront escortées jusqu’à Lausanne par 50 gendarmes pour y être exécutées.
Bataille pour la génétique
Comment la situation avait-elle pu s’envenimer à ce point dans le canton de Vaud? Cela faisait des années qu’un conflit larvé opposait les autorités cantonales et fédérales aux éleveurs. Depuis 1964, un groupe d’agriculteurs de la région de Romainmôtier et le Syndicat d’amélioration du bétail bovin luttaient pour pouvoir utiliser des semences de taureaux montbéliards pour améliorer le rendement laitier de leurs simmentals. La France était à la pointe de la recherche scientifique bovine, alors qu’en Suisse, les syndicats d’élevage freinaient des quatre fers, ne permettant l’usage que de quatre races à deux fins dans le pays. «La production de lait des fermes ne faisait que baisser, les agriculteurs n’arrivaient plus à vivre de leur travail, raconte Étienne Candaux, devenu éleveur à son tour. Alors qu’on voyait bien qu’ils s’en sortaient mieux, en France, avec leurs montbéliardes et leurs frisonnes.»
Las de parlementer, des paysans coriaces et culottés, comme Milo Candaux et Édouard Benoit, ont décidé d’agir. Dans l’ombre tout d’abord, en devenant contrebandiers. «La nuit, surtout lors d’éclipses de Lune, on partait chercher des veaux ou des semences en France, se souvient Étienne Candaux. Je crois qu’aujourd’hui encore je pourrais me rendre de l’autre côté de la frontière les yeux fermés.» Parfois, ces virées nocturnes top secrètes tournaient court. Comme en février 1964, lorsque Milo, Édouard et son fils Olivier se font pincer à la frontière, un conteneur de semences sous le bras. Les compères avaient joué de malchance: la sécurité avait été renforcée ce matin-là à la frontière à la suite d’une quintuple évasion à la prison de Bochuz.
L’affaire s’est terminée devant le Tribunal d’Orbe, mais n’a pas refroidi les agriculteurs pour autant. Au contraire. Quelques mois plus tard, Milo, un veau sur les épaules, se fera même tirer dessus par un douanier, finissant son escapade la tête la première dans un talus. Il sera embastillé à Bois-Mermet, à Lausanne. «Je me souviens avoir pleuré toutes les larmes de mon corps ce jour-là. Le pire, c’était que mon père avait été pris avec une bête qu’il importait pour un ami.» Il ne sera libéré qu’un jour et demi plus tard, après que des dizaines d’éleveurs se sont mobilisés devant la prison pour demander sa relaxe. L’événement est relaté dans la presse, qui se passionne pour ce conflit atypique. Milo en ressortira avec la balle encore logée dans le mollet, après un interrogatoire durant lequel il s’est évanoui. «Quand on y pense, se faire tirer dessus pour des vaches, c’était disproportionné, commente Étienne Candaux. La Suisse était un pays sérieux, on ne rigolait pas avec la contrebande.»
Il faut dire qu’à l’époque, la Guerre des vaches ne faisait pas l’unanimité. Elle divisait les éleveurs, les villages, les familles. Pas facile non plus d’être le fils du meneur de cette lutte très émotionnelle. Les tensions étaient perceptibles jusque dans la cour d’école. À la maison aussi, la peur était bien présente, d’un incendie criminel notamment. Toujours sur le qui-vive, les Candaux clouaient parfois les portes et les fenêtres de leur écurie pour empêcher l’inspecteur du bétail d’entrer.
Un veau caché dans la voiture
Au fil des mois, la situation financière de la famille s’est aussi compliquée. Quand les bêtes importées étaient capturées, il fallait tout de même payer l’éleveur français qui les avait vendues. Avec ses expéditions risquées, Milo, aujourd’hui décédé, s’est endetté. Pour régler son ardoise, il n’avait d’autre choix que de travailler dans des fermes françaises laissant son exploitation en main d’Étienne, alors âgé de 15 ans, épaulé par sa mère. La vie était difficile, les tensions vives au village, d’autant que Milo était le frère du syndic de Premier, également député au Grand Conseil vaudois. Même s’il confie avoir été «passablement secoué» durant sa jeunesse, Étienne Candaux avoue aussi avoir pris du plaisir à passer la frontière en douce avec des veaux. Il se souvient même en avoir dissimulé un sous la banquette arrière de l’auto familiale.
Dans le Jura vaudois, la contrebande était très répandue. À la fin de 1966, plus de 2000 vaches avaient passé la frontière illégalement et se retrouvaient dans les étables. De son côté, la Confédération en avait séquestré un millier. S’y ajoutaient celles inséminées en toute discrétion. Leur présence dans les écuries mettait les vétérinaires dans l’embarras. Beaucoup devenaient complices en acceptant de soigner le bétail, sans dénoncer les contrebandiers. Les paysans, eux, s’arrangeaient pour inscrire ces bêtes sous un faux numéro auprès de l’inspecteur cantonal. «On tatouait aussi leurs oreilles pour créer notre propre registre.» Pour donner un cadre à leur démarche, des éleveurs ont alors décidé de fonder une structure officielle, en 1966: la Fédération des sélectionneurs de bétail bovin (lire ci-dessus). «En quelques heures, 300 éleveurs s’y sont inscrits, raconte Étienne Candaux. Elle était composée d’hommes voulant construire quelque chose, afin que la situation ne devienne pas anarchique.»
Le coup d’éclat de mai 1967 aura finalement permis de décoincer la situation, même si l’insémination artificielle ne s’est généralisée que dans le courant des années septante. «Il fallait du courage pour se lancer dans un tel combat. Au final, l’agriculture suisse en général a bénéficié de la brèche créée par un petit groupe d’éleveurs», conclut Étienne Candaux.
en dates
Genèse du conflit:
- Au début des années 1960, des éleveurs demandent la permission d’importer des semences de taureaux montbéliards pour améliorer les simmentals. Refus net.
- Le 20 février 1964, la tentative de passer un conteneur de semences en contrebande échoue.
- Le 6 juin 1966, la Fédération des sélectionneurs de bétail bovin est créée pour cadrer la démarche.
- Fin 1966, la Confédération supprime les «zones raciques» qui déterminent les races devant être élevées par région.
Jubilé
Deux jours de fête
Les 9 et 10 avril prochain, la Fédération des sélectionneurs de bétail bovin célèbre ses 50 ans à Orbe dans la ferme Michaud, non loin des établissements pénitentiaires. Samedi, 120 vaches, montbéliardes, holsteins et normandes, seront présentées au public lors d’un concours. Dimanche,
la journée est réservée aux membres de la fédération et leur famille.
