«Terre&Nature» et le «Schweizer Bauer» offriront une sonnaille de taille XXL à l’un des champions de la Fête fédérale de lutte d’Estavayer. Nous avons suivi sa fabrication à Wynigen.
Tout commence avec une simple tôle d’acier. C’est dans l’atelier de Ruedi Affolter, à Wynigen, dans l’Emmental, que cette plaque lisse d’un gris sombre se change en une imposante sonnaille. Pour découvrir le travail de l’artisan, il faut traverser la halle remplie de machines agricoles en réparation, descendre au sous-sol par un petit escalier de béton et pousser une lourde porte.
La cave bétonnée résonne du bruit de coups portés sur la ferraille alors que l’air s’emplit d’une odeur de métal. Nous voilà dans l’antre du Bernois Ruedi Affolter, 74 ans, forgeur de sonnailles depuis plus d’un quart de siècle. La retraite? Très peu pour lui. Il aime trop travailler la ferraille pour s’arrêter. Cela fait longtemps qu’il a arrêté de compter, mais il estime avoir fabriqué plus de 10 000 sonnailles. Et attention, ne vous avisez pas de lui parler de cloche: «Ce n’est pas la même chose. Une cloche est fondue dans un moule, alors qu’une sonnaille est modelée de manière artisanale à partir d’une plaque de métal.»
Véritable concert métallique
«D’abord, il faut laminer la tôle pour lui donner la bonne épaisseur, explique le septuagénaire dans un Bärndütsch étouffé par son épaisse barbe blanche. Puis je dessine la cloche au moyen d’un chablon et je passe à la découpe.» Ce travail préparatoire effectué, le forgeron obtient deux pièces de métal symétriques de dix kilos chacune, qui constitueront les deux moitiés de la sonnaille. Certains artisans forment la cloche au moyen d’un simple marteau. Pas Ruedi Affolter, qui utilise une presse, immense machine verte plantée dans un coin de la pièce. Dans un grincement infernal, la plaque d’acier chauffée au préalable est pliée entre les deux pièces du moule.
Quelques soudures plus tard, c’est le moment de passer au martelage. L’artisan soulève la lourde pièce en soufflant, et la dépose prudemment dans un support fabriqué sur mesure. «C’est le moment de la marteler, explique-t-il en saisissant un chalumeau. Je dois d’abord chauffer une zone de la sonnaille pour la rendre malléable.» Sur l’établi voisin, quatre maillets sont alignés. Ils ne ressemblent en rien à des marteaux de charpentier: la tête est légèrement recourbée, et leur extrémité se termine par un arrondi. «Cela me permet d’atteindre tous les recoins de la sonnaille», précise Ruedi, qui troque alors son chalumeau contre l’un des marteaux.
Puis débute une symphonie pour sonnaille en devenir, un concerto pour sonneur de carillon, un assourdissant concert qui s’interrompt parfois lorsque le musicien reprend son souffle. Après quelques interminables minutes, il pose son marteau. Mais ce n’est que pour chauffer une autre partie de la sonnaille et recommencer de plus belle son vacarme métallique. Sur les sonnailles que fabrique Ruedi Affolter, le martelage n’est pas systématique: «Cela représente plus de travail et entraîne un surcoût, indique-t-il. Certaines sonnailles sont donc laissées brutes. Mais les travailler au marteau leur procure un aspect plus esthétique et améliore leur sonorité.»
Lorsque les deux moitiés de la sonnaille sont passées sous le marteau du Bernois, il les soude l’une à l’autre. Ce n’est qu’au moment où Ruedi dépose la sonnaille au sol que l’on se rend pleinement compte du gabarit gigantesque de l’objet: 80 centimètres de haut pour un poids total de 18 kilos. «On numérote les sonnailles par taille. La plupart de celles que je fabrique vont de sept, pour la plus petite, à douze. Celle-ci, c’est une taille dix-sept! C’est exceptionnel.»
Une courroie sur mesure
Le parcours de cette sonnaille de tous les superlatifs se poursuit à quelques mètres de là: à Wynigen, le fabricant de cloches et le bourrelier vivent dans la même rue. L’atelier de la sellerie Friedli est plus lumineux que celui du forgeron. Plus silencieux, aussi. Ici, pas de bruit de marteau. Dans une odeur de cuir fraîchement graissé, on y fabrique à la main des courroies pour cloches et du matériel d’équitation depuis quatre générations.
Sur le grand plan de travail en bois qui trône au milieu de la pièce, Hans-Peter Friedli découpe une large bande dans une pièce de cuir. «Il a été prélevé dans le dos de la vache, précise-t-il. C’est là que le cuir est le plus résistant.» Le sellier doit peser de tout son poids sur son couteau pour venir à bout de l’épaisse couche de cuir. Il cède ensuite la place à son employée, Stefanie Braun, armée de sa demi-lune, un outil surmonté d’une lame arrondie qui lui permet de dessiner des courbes. Pour suivre précisément le triple arrondi terminant la courroie, la jeune femme avance lentement, en tenant la lame entre le pouce et l’index. «Chaque sellier a sa demi-lune, relève Hans-Peter Friedli. On doit s’habituer à son outil. C’est pourquoi on ne le prête pas volontiers.»
Commandes en baisse
Le reste du travail consiste à décorer la bande de cuir large de 45 centimètres. Les motifs floraux, issus à la fois de la tradition et de l’imagination de Hans-Peter Friedli, sont dessinés sur un papier calque et reportés sur la courroie. La broderie est l’étape la plus fastidieuse: armée d’un poinçon et de fil synthétique, une habitante du village donne de la couleur à la sangle de cuir noir. Il ne reste qu’à mettre en place les bordures et les boucles, et à ajuster la courroie sur la sonnaille de Ruedi Affolter.
Lorsque l’on demande à ces artisans s’ils préfèrent voir leurs sonnailles portées par des vaches au pré ou exposées dans un salon, les réponses divergent. «J’aime les entendre sonner au cou d’une vache», sourit le forgeron Ruedi Affolter. Quant au sellier, il adapte son travail à la fonction de l’objet, les cloches fonctionnelles étant moins ornées. Par goût du dessin, Hans-Peter Friedli travaille plus volontiers sur des sonnailles de décoration.
Depuis quelques années, aussi bien le forgeron que le sellier de Wynigen constatent une légère baisse des commandes de sonnailles. «Parce qu’il y a moins d’agriculteurs», avance le premier. Leurs principaux clients? Les fêtes de lutte, bien sûr, pour lesquelles cloches et sonnailles constituent des lots prisés. À n’en pas douter, la sonnaille aux couleurs de Terre&Nature et du Schweizer Bauer sera au cœur des convoitises cet été à Estavayer-le-Lac.
Bon à savoir
Un pavillon des prix à ne pas manquer
Une fête fédérale gravite autour d’un rond de sciure, bien sûr. Mais il y a un autre lieu central dans une manifestation de lutte: le pavillon des prix. Car chaque lutteur, qu’il soit premier ou lanterne rouge du classement, repart avec une récompense. Les donateurs sont des fédérations de lutte, mais aussi des entreprises des environs. À Estavayer, il y aura plus de 400 prix, présentés dans un espace spécialement conçu à cet usage. Le pavillon pourra d’ailleurs être visité par le public. On y trouvera des cloches et des sonnailles, bien sûr, mais aussi de nombreux autres objets et même quelques animaux. Le roi de la fête, justement, recevra un jeune taureau holstein, Mazot-de-Cremo.
