Maraîchage
Des millions d’insectes minuscules oeuvrent en secret dans les serres

Tomates, aubergines et concombres poussent en bonne santé grâce à des alliés naturels, des insectes prêts à dévorer leurs parasites. Appelée biologique, cette lutte est menée depuis plus de vingt-cinq ans dans les serres de Stoll Frères à Yverdon les-Bains (VD).

Des millions d’insectes minuscules oeuvrent en secret dans les serres

Dans les rangées de tomates, d’aubergines et de concombres de Stoll Frères à Yverdon se jouent des scènes dignes d’un film d’horreur. Enfin, si on prend le temps de regarder les plantes à la loupe. Sur leurs feuilles, de véritables armées d’insectes s’activent pour assurer une croissance idéale de nos légumes. Dans la serre d’un hectare dédiée aux aubergines, quatorze espèces différentes oeuvrent dans la plus grande discrétion, assouvissant leur féroce appétit en dévorant les pucerons les uns après les autres. Certaines vont plus loin, transformant même leurs cibles en esclaves, alors que d’autres se chargent de polliniser les fleurs. En protégeant les plantes de janvier à novembre, ces insectes deviennent les auxiliaires des producteurs. C’est ce que l’on appelle la lutte biologique.

Exit les produits chimiques
Depuis cinq ans, Julien Stoll, responsable des cultures dans l’entreprise familiale, prend soin des serres en y parsemant des insectes dûment homologués au mètre carré. «C’est une main d’oeuvre sans faille», sourit-il. En plus des ruches de bourdons, rois de la pollinisation, des minuscules guêpes et des petites punaises indigènes prennent leur aise dans ces cultures où la température ne descend pas au-dessous de 15 degrés. Ces derniers jours, l’activité des plantes est réduite dans les serres par manque de luminosité alors que l’humidité y est importante. La période est critique, le risque d’attaques fongiques réel.

Pour protéger sa production d’aubergines, estimée à 450 tonnes cette année, Julien Stoll doit décider quelle stratégie adopter en novembre de l’année précédente déjà. «On peut choisir de placer des insectes dans les serres dès le début ou une fois la présence de nuisibles constatée. Pour cela, il faut que nos employés soient attentifs et formés à la reconnaissance des premiers signes.» Il suffit alors de passer commande le lundi pour recevoir quelques jours plus tard de Belgique ou de Hollande, principalement des sociétés Biobest ou Koppert, les insectes choisis, livrés dans des boîtes estampillées «Animaux vivants». «Une fois dispersés, leur évolution est exponentielle, constate Julien Stoll. Puis certains meurent, d’autres s’échappent de la serre. À la fin de la récolte, cette dernière est désinfectée.»

Si l’efficacité de la lutte biologique est reconnue pour protéger les tomates grappes notamment – voilà deux ans qu’elles n’ont pas été traitées chimiquement dans ses serres – les effets sont moindres pour les tomates cherry, moins résistantes aux maladies. «Ce sont des plantes sensibles. On arrive toutefois de plus en plus à travailler d’une autre manière, complète-t-il. On recourt au bicarbonate ou au petit lait pour traiter l’oïdium par exemple, ce qui ne laisse aucune trace sur le produit et ne nuit pas à nos insectes.» Ces alliés n’ont en effet pas la même efficacité sur les vingt-sept variétés de tomates cultivées ici.

Efficace mais plus chère
À l’instar de Stoll Fères, les producteurs suisses sont de plus en plus nombreux à utiliser ces méthodes alternatives préservant l’environnement, sans toutefois pouvoir bénéficier du label Bio. Seuls 19% des surfaces cultivées sous serre le sont. «Pour nous, impossible de demander ce label pour deux raisons, détaille Julien Stoll. Premièrement, nos cultures se font sur substrat et deuxièmement, on chauffe nos serres, allongeant donc la saison de production.» Un groupe technique, formé de chefs de cultures genevois et vaudois, dont Julien Stoll, s’est créé pour améliorer la lutte biologique en Suisse romande. Des tests ont aussi lieu aujourd’hui pour préserver les salades avec des insectes, en s’inspirant d’essais menés en France l’an dernier avec des chrysopes. «Le nombre de producteurs ayant recours à cette méthode est en forte augmentation, affirme Moana Werschler de l’Union maraîchère suisse. Particulièrement pour la lutte contre des ravageurs, contre lesquels il n’y a plus ou très peu d’interventions phytosanitaires.»

Actuellement, la lutte biologique donne des résultats surtout sur les cultures de longue durée. Elle reste plus chère que l’utilisation de produits chimiques, note Serge Fischer, entomologiste à l’Agroscope de Changins (VD). «Le prix des macroorganismes reste en moyenne élevé, ce qui exclut des lâchers massifs qui seraient nécessaires pour avoir une efficacité assez rapide en cultures à cycles courts», souligne le scientifique. Julien Stoll estime que la lutte biologique lui coûte entre 7000 à 10 000 francs par hectare, contre 700 à 1000 francs l’hectare pour un traitement chimique. Un montant qu’il nuance:  «Un traitement chimique unique contre un insecte ne suffit jamais. Deux voir trois passages sont nécessaires en pratique pour lutter contre un seul nuisible, voir deux.»

Texte(s): Céline Duruz
Photo(s): Guillaume Perret

Bon À savoir

Trente ans de lutte

La lutte biologique a débarqué en Suisse dans les années 1980. Des insectes exotiques étaient alors utilisés, rappelle Serge Fischer, entomologiste à l’Agroscope, comme les Encarsia et les Phytoseiulus. «Ils ont été introduits sans trop de précautions à l’époque, note-t-il. Comme ils ne supportent pas nos conditions hivernales, ils ne risquent pas de s’installer dans la nature.» Depuis l’invasion de la coccinelle asiatique en Europe, la loi s’est durcie. Aujourd’hui, seules des espèces d’origine européennes sont autorisées, après avoir été homologuées, comme les produits chimiques.