Agriculture
Cultivés depuis vingt ans aux USA, les OGM y poursuivent leur essor

Les premiers organismes génétiquement modifiés ont été commercialisés aux États-Unis en 1996. Depuis, ce pays est devenu le premier producteur mondial pratiquant ce type de culture. Éclairage de notre correspondant sur place.

Cultivés depuis vingt ans aux USA, les OGM y poursuivent leur essor

Sur les bords de la rivière Susquehanna qui longe son domaine au cœur de la Pennsylvanie, Joe Anchor cultive du maïs et du soja génétiquement modifiés. L’agriculteur de 56 ans gère l’exploitation de 162 hectares fondée par son père en 1957. Il espère bien la transmettre un jour à ses enfants. Convaincu que l’avenir de sa ferme réside dans la culture transgénique, il soupire lorsqu’il parle de la mauvaise image persistante des OGM: «Une majorité d’Américains n’ont pas une bonne opinion des OGM et des fermiers en général. Il faut dire aussi que les opposants aux OGM cultivent la peur des gens.» Commercialisant des semences génétiquement modifiées via sa société Keystone Group, l’agriculteur est convaincu de leurs bienfaits. «J’utilise moins de pesticides et d’herbicides grâce aux OGM, relève-t-il. Du coup, nos cultures ont moins d’impact sur l’environnement. Je pense que c’est mieux pour moi, pour ma famille et pour mon pays.»

Outre la réduction de pesticides, les agriculteurs américains se fient également à d’autres conclusions de chercheurs, montrant non seulement que les OGM permettent d’accroître leurs bénéfices, mais aussi de maintenir de bons rendements. Selon une étude de l’Université de Purdue, dans l’Indiana, les rendements baisseraient en effet de 5,2% pour le soja et de 18,6% pour le coton si l’on renonçait aux OGM. Pour compenser cette perte, plus de 100 000 hectares de forêts et de prairie devraient être ainsi convertis en des terres cultivées, d’où, selon les mêmes chercheurs, une hausse substantielle des émissions de gaz à effet de serre.

Mauvaises herbes résistantes
Pareils arguments ont certainement contribué à l’essor des OGM. Dans le monde, ce type de culture représente désormais 181 millions d’hectares dans vingt-huit pays. Avec en tête les États-Unis qui totalisent à eux seuls 40% de la production mondiale ayant recours aux OGM. Si l’agriculture transgénique a encore de beaux jours devant elle outre-Atlantique, il semble toutefois que certains de ses effets poussent les producteurs à privilégier d’autres modes de culture. Aussi convaincu soit-il par l’apport des OGM, Joe Anchor n’y a du reste pas recours sur l’entier de son exploitation.

Ainsi, alors que 80% de ses récoltes de soja sont génétiquement modifiées et traitées avec le Roundup, le désherbant à base de glyphosate produit par Monsanto, cette proportion baisse à 35% pour le maïs. «Le coût des semences transgéniques est plus élevé que celui des traditionnelles. Sans compter que les consommateurs préfèrent les produits qui ne sont pas modifiés génétiquement. Par ailleurs, les OGM ont eu un impact si important dans l’élimination des insectes que nous avons moins besoin d’en utiliser aujourd’hui.» L’agriculteur reconnaît en outre que les mauvaises herbes sont de plus de plus résistantes au Roundup, ce qui l’oblige à une rotation importante de ses cultures pour limiter leur progression.

Le bio prend de l’essor
Dans le Nebraska, Dave Hutchinson, qui a décidé de cultiver ses 2000 hectares de terre en bio, est quant à lui beaucoup plus critique face aux OGM. «Ils sont très mauvais pour la santé, assure-t-il. Le Roundup utilisé sur le maïs génétiquement modifié se loge dans la plante. Nous consommons donc les résidus nocifs de cet herbicide et sommes en train de dévaster nos terres.» À quoi s’ajoute une composante économique non négligeable à ses yeux: «Je touche en moyenne, pour mes produits bios, entre 20 et 50% de plus que pour les mêmes denrées issues de l’agriculture traditionnelle», estime-t-il. Un bénéfice confirmé par une récente étude de l’Université de l’État de Washington: si l’ag31riculture bio a un rendement de presque 20% inférieur à celui de l’agriculture traditionnelle, cette perte est, selon les chercheurs, largement compensée par les prix plus élevés que certains consommateurs américains sont prêts à payer pour du bio.

Du côté des éleveurs, si la grande majorité a encore recours aux fourrages ou concentrés à base d’OGM, certains ont décidé d’aller à contre-courant de cette tendance. Ainsi Dale Lasater, dans le Colorado, élève des vaches nourries exclusivement à l’herbe. Et son exploitation bio a doublé de volume ces dernières années. «Les effets potentiels des OGM inquiètent les gens», affirme-t-il. Les statistiques semblent en effet le confirmer, puisque, selon une enquête du Département américain de l’agriculture publiée en septembre 2015, les ventes de produits bios cultivés aux États-Unis ont enregistré un chiffre d’affaires de 5,5 milliards de dollars en 2014, soit une croissance de 72% depuis 2008.

L’étiquetage fait polémique
Cette hausse s’explique certainement par le fait que les consommateurs américains sont de plus en plus préoccupés par la qualité de leur alimentation. Ils sont désormais nombreux à souhaiter plus de transparence en matière d’étiquetage des produits contenant des OGM. L’enjeu de ce débat est d’autant plus grand que, selon les industriels, 75 à 80% des aliments emballés seraient concernés par cette mention aux États-Unis.

Au début du mois de mars de cette année, la Commission de l’agriculture du Sénat américain a rejeté un projet de loi qui imposerait à l’industrie alimentaire américaine de mentionner sur l’emballage des produits la présence d’organismes génétiquement modifiés, comme c’est le cas en Suisse. «La Commission du Sénat a ôté aux Américains le droit de savoir si leur nourriture contient des OGM», a réagi une militante. Par ailleurs, l’État de Washington a récemment déposé une plainte contre un lobby de l’industrie agroalimentaire, l’accusant de financer une campagne de désinformation pour faire dérailler son initiative visant à étiqueter les produits contenant des OGM. Autant dire que, même si l’agriculture transgénique ne figure pas parmi les grands enjeux de cette année électorale aux États-Unis, elle promet d’y alimenter de plus en plus la controverse.

Texte(s): Jean-Cosme Delaloye
Photo(s): © dr

EN CHIFFRES

Aux États-Unis, les OGM, ce sont:

  • 1996 Premières semences transgéniques commercialisées.
  • Surfaces en 2014 Plus de 73 millions d’hectares, soit près de la moitié des terres cultivées.
  • 40% de la production mondiale ayant recours aux OGM provient des États-Unis.
  • Plus de 90% du maïs, du coton et du soja cultivés aux USA sont génétiquement modifiés.
  • 98% des produits carnés consommés aux États-Unis proviennent d’animaux nourris aux OGM.

Bon à savoir

Et en Suisse?

La culture d’OGM est interdite en Suisse, sauf à des fins de recherche. En décembre dernier, le Conseil fédéral a prolongé le moratoire actuel jusqu’en 2021 dans la loi sur le génie génétique. La plupart des cantons romands – Genève, Vaud, Fribourg, Neuchâtel et Jura – ainsi que le Tessin ont par ailleurs décidé, ces dernières années, d’interdire la culture transgénique sur leur territoire.