viticulture
«L’alternative aux pesticides, c’est planter des cépages plus résistants»

Se passer de produits de synthèse ne va pas de soi. Olivier Viret, chef de la division Protection des végétaux, œnologie et viticulture à Changins, explique comment les viticulteurs explorent de nouvelles voies.

«L’alternative aux pesticides, c’est planter des cépages plus résistants»

Interview - Olivier Viret

Dès cette année, les viticulteurs de Lavaux n’utilisent plus de pesticides de synthèse dans le vignoble traité par voie aérienne. Est-ce une exception en Suisse romande?

➤ À l’échelle de la Suisse romande, 420 hectares sont traités par voie aérienne avec des produits alternatifs, notamment le lait maigre, le soufre et la laminarine contre l’oïdium et le phosphonate de potassium et le cuivre contre le mildiou. À l’échelle de Lavaux, ce sont plus de 300 hectares qui sont concernés. Cela dit, effectivement, une majorité des viticulteurs de cette région ont décidé qu’ils ne diffuseraient plus de pesticides artificiels par hélicoptère. Il y a eu une discussion et ils ont fait part de leur volonté d’aller dans cette direction. Et ils ont suivi en cela nos recommandations. C’est courageux, car ils prennent un certain risque en assumant de nouvelles contraintes.

Lavaux compte-t-il plus de viticulteurs à la sensibilité écologique qu’ailleurs?

➤ C’est surtout parce que l’hélicoptère est généralement mal toléré. Quand il tourne sur le vignoble, environné de villas, les gens se posent de multiples questions. Les traitements par voie terrestre dérangent moins, car ils demeurent dans le domaine privé et les viticulteurs sont libres d’agir à leur guise. Avec l’hélicoptère, la mesure n’est pas la même, car il traite de grandes surfaces à proximité de Lausanne et dans un contexte urbain et citadin. Le viticulteur vaudois est sensible, comme c’est le cas aussi dans le reste de la Suisse, ou en France, à l’utilisation de traitements alternatifs. Même si les exigences d’approches différentes se font particulièrement ressentir aujourd’hui, la recherche agronomique s’intéresse aux produits alternatifs aux pesticides depuis les années septante. Si les solutions étaient simples, cela se saurait.

De manière générale, hors du contexte de Lavaux, quel est l’intérêt de se passer des produits de synthèse?

➤ La motivation est avant tout écologique. On aimerait faire un travail en adéquation avec la nature. Agroscope travaille sur toutes sortes d’approches. En entomologie, nos études ont abouti à une situation unique en Europe. En effet, à l’échelle du vignoble suisse, quasiment plus un seul insecticide n’est utilisé. Pour les vers de la grappe, qui sont le principal problème, nous avons mis sur pied la lutte dite «par confusion sexuelle». Pour les araignées jaunes et rouges, qui représentaient un désastre pour les vignobles, jusque dans les années 1980, nous avons mis sur pied la lutte par les acariens prédateurs, qui se nourrissent des araignées à problème. Ce sont de bons exemples de lutte biologique contre les ravageurs. Pour ce qui est de maladies fongiques, la problématique est plus compliquée. On a tout essayé. Nous avons exploré des pistes d’antagonisme, c’est-à-dire de traitements reposant sur l’introduction de bactéries ou d’autres champignons qui empêcheraient précisément les infections par des champignons pathogènes. Mais l’efficacité n’est jamais équivalente à celle des produits de synthèse. C’est une réalité.

Autrement dit, avec un mois de juin aussi humide que cette année, les traitements alternatifs sont risqués.

➤ Oui, la pression des maladies est forte, même si les chaleurs des premiers jours de juillet ont été bénéfiques pour la vigne. En juillet, si vous faites le tour du vignoble, vous trouverez du mildiou un peu partout. Certaines personnes ont déjà quasi perdu leur récolte. Les alternatives sont limitées. Le principal traitement par voie aérienne consiste à diffuser un produit à partir de lait, le plus souvent de vache, maigre ou écrémé, et qui contient un maximum de 0,5% de matières grasses. Le soufre et le cuivre sont des traitements déjà anciens, d’un genre plutôt classique. Ils sont admis en culture bio, mais ne sont pas considérés comme alternatifs. Nous verrons bien le bilan des traitements par voie aérienne à la fin de la saison. Mais si des flambées de maladies sont observées durant l’été, les viticulteurs qui ne sont pas labellisés bio prennent des mesures correctives. Ils utiliseront donc des produits de synthèse en complément depuis le sol. En général, ils ne se laissent pas prendre, histoire d’éviter une catastrophe.

Dans quelle mesure le lait est-il réellement efficace contre l’oïdium?

➤ Des travaux, réalisés surtout en Australie, démontrent une efficacité in vitro, soit au laboratoire. Mais des expériences satisfaisantes ont aussi été conduites sous serre. Les résultats au champ, comme à Changins en 2015, montrent une efficacité partielle et variable. Ce type de traitement suppose de bonnes pratiques et mesures prophylactiques, telles que l’effeuillage et le rognage, le suivi régulier des parcelles et l’observation d’intervalles entre les traitements, adaptés aux conditions météo et aux poussées éventuelles des maladies.

L’usage de métaux lourds présente-t-il un risque écologique?

➤ Si, bien sûr, il y a accumulation de cuivre dans nos sols viticoles. Dès lors qu’il y a une charge suffisante de cuivre sur les feuilles, il finit par atteindre la terre et il ne se dégrade pas. Tant que ces parcelles sont cultivées en vigne, c’est sans conséquence, vu sa tolérance au cuivre. Mais ce n’est pas le cas de tous les types de culture. Cela reste un métal lourd, avec une certaine toxicité. Pour la viticulture bio, le cuivre peut être remplacé par des argiles, qui nécessitent des interventions fréquentes et d’une efficacité partielle. Changins travaille avec le club des neuf plus grands crus classés de Bordeaux, les vins les plus cotés du monde, pour trouver une solution de remplacement au soufre et au cuivre, avec des extraits de sarments de vigne. La vigne se soignerait ainsi par la vigne. In vitro, nous constatons une bonne efficacité de ce traitement. À l’extérieur, c’est bien plus difficile.

Les traitements par pesticides sont-ils plus chers?

➤ Oui. En revanche, pour les traitements naturels, la main-d’œuvre est importante. Une année comme celle-ci, avec la forte pression des maladies en juin, il faut compter six à sept traitements de pesticides. En bio, on sera à dix, onze traitements.

Dans un contexte de concurrence marquée avec les vins étrangers, le viticulteur bio est-il en position de force?

➤ C’est un énorme atout commercial, pour autant que le vin soit de qualité. Avant de parler bio, je pense que c’est important de rappeler que la Suisse compte plus de 80% de ses viticulteurs en production intégrée.

En admettant qu’il faille définitivement se passer des produits de synthèse, la recherche de cépages plus résistants aux maladies est-elle efficace?

➤ Absolument! Et dans cette perspective, nous avons obtenu, par croisement, le cépage rouge Divico. Il occupe déjà une surface de 10 hectares en Suisse romande. Il présente un intérêt majeur. C’est la réelle alternative aux traitements. On n’intervient plus autant sur la vigne et deux ou trois traitements au soufre et au cuivre autour de la floraison suffisent amplement. Nous avons obtenu un cépage blanc, tout aussi résistant et qui devrait être disponible dans deux ans environ. Ce faisant, Changins œuvre à une viticulture écologique et biologique. Cela donnera d’autres types de vins. Il faut arrêter de croire qu’on aura un jour du chasselas résistant.

Texte(s): Nicolas Verdan
Photo(s): Olivier Evard/DR

De quoi parle-t-on?

Après des essais concluants, les viticulteurs des régions sulfatées par hélicoptère, Cully, Villette, Saint-Saphorin et Chardonne (VD), ont décidé de ne plus employer de produits de synthèse dans le cadre du traitement aérien du vignoble. Pour lutter contre les deux maladies que sont le mildiou et l’oïdium, ils ont adopté un mélange formé de soufre, de cuivre, d’un extrait d’algue brune, de bicarbonate de potassium et de phosphonate de potassium. Du lait maigre est ajouté à ce mélange, notamment pour éviter que la substance ne se dissolve aux premières pluies.

Bio-express

Né à Bienne, Olivier Viret est vigneron et ingénieur agronome de formation. Âgé de 53 ans, il travaille à Agroscope depuis plus de vingt ans où il dirige la recherche vitivinicole nationale depuis 2008. Il s’est spécialisé dans la lutte contre les maladies fongiques.