Près de la moitié des semences de maïs utilisées en Suisse sont multipliées dans nos campagnes, en partie à La Côte. Leur multiplication demande rigueur et haute technicité, notamment lors de l’écimage.
Perché à plus de 3 mètres du sol sur son écimeuse, Didier Grin survole sa parcelle de maïs à vive allure. Sous ses pieds, la machine, munie de huit disques tranchants, coupe systématiquement les panicules de maïs des plantes dites «femelles» qui dépassent des feuilles. Pour l’agriculteur vaudois, qui exploite un domaine de 25 hectares entre Gland et Dully, l’heure est à la castration du maïs. Cette opération, qui s’étale sur trois semaines entre la mi-juillet et la mi-août, permet d’assurer à la Suisse près de 35% de son approvisionnement en semences de maïs. Didier Grin fait partie de la quinzaine de producteurs vaudois mandatés par la Société coopérative des sélectionneurs suisses (ASS) pour multiplier la semence de maïs. Avec 100 hectares répartis entre Luins, Aubonne, Rolle, Gland et Vufflens, le canton de Vaud, fournit aux paysans suisses la moitié des 600 tonnes de semences de maïs produites chaque année dans notre pays.

Un savoir-faire unique
Mais ne multiplie pas de la semence de maïs qui veut. «Il y a toute une série de conditions qui doivent être réunies. À commencer par l’obligation d’isoler les parcelles concernées, explique Denis Huguet, collaborateur à l’ASS. Un champ consacré à la production de semences ne doit pas être entouré de maïs dans un rayon de 200 m pour éviter toute contamination.»
Autre condition, le producteur doit en tout temps pouvoir irriguer ses parcelles pour éviter tout stress hydrique aux plants. «On a une obligation de résultat, indique Denis Huguet. C’est d’ailleurs pour cette raison également qu’on répartit les parcelles sur le territoire, afin de limiter les risques liés à la météo.» Au cœur de l’été, entre foins et moissons, l’écimage n’est qu’une étape d’un processus de culture délicat et hautement technique. «L’itinéraire cultural est complexe et nécessite beaucoup de savoir-faire, fait remarquer Didier Grin. Notre job, c’est d’assurer la reproduction des lignées. Les croisements doivent s’effectuer avec beaucoup de soin, afin de fournir des semences de qualité à nos collègues maïsiculteurs!»
Au moment du semis, entre avril et mai, Didier Grin alterne quatre rangées femelles avec trois rangées mâles. «Les semences de base nous sont fournies par les obtenteurs de la variété basés en Suisse ou à l’étranger.» Sitôt les plantes levées, il faut épurer: «On élimine les aberrants, autrement dit les plantes qui diffèrent de la norme, par la taille, la couleur ou la forme. On cherche à avoir des parents parfaits, c’est gage de qualité pour les futures semences hybrides!»
Ni trop tôt ni trop tard
Le désherbage est un autre défi particulièrement minutieux, car le maïs est une plante qui peine à couvrir le sol et se retrouve vite concurrencée par les millet, liseron, amaranthe et autres chénopode. «En production de semences, on associe des sarclages à la chimie, car tous les herbicides ne sont pas tolérés. Mais ça ne suffit pas toujours!» Mais c’est au moment de la pollinisation que se joue véritablement la réussite de la multiplication. «Les futurs épis hybrides doivent être obtenus par croisement entre deux individus, mâle et femelle, de deux lignées distinctes, explique Didier Grin. On doit donc empêcher l’autofécondation, d’où un écimage indispensable des lignées femelles.»
Encore faut-il que la suppression des panicules se fasse au bon moment: «Trop précoce, cette opération est inefficace, car on ne coupe que des feuilles. Trop tardive, elle est également ratée, car l’émission du pollen a déjà eu lieu.» De plus, un écimage mal exécuté équivaut à une catastrophe: une seule panicule oubliée sur un rang peut fournir jusqu’à 5 millions de grains de pollen qui risquent, par autofécondation, de donner des semences non conformes.
Surveillance quotidienne
«Cet été, entre les températures caniculaires et les fréquents orages, la végétation progresse très rapidement. On doit donc être dans les parcelles tous les jours, car on ne peut pas se permettre de rater une panicule», relève Didier Grin. Tantôt à l’aide d’une écimeuse, tantôt à la main avec une équipe d’ouvriers, les quinze producteurs vaudois parcourent leurs parcelles jusqu’à la mi-août. Après quoi, les multiplicateurs peuvent souffler: transporté par le vent, le pollen contenu dans les panicules des maïs mâles va se déposer sur les soies des lignées femelles, situées sur les rangées voisines. Le résultat sera un épi hybride, obtenu par croisement entre deux lignées, Mission accomplie!
Dans le semoir au printemps
La récolte des rangées de plants femelles porteuses des épis souhaités va alors s’étaler de la mi-septembre et la fin-novembre. «Les producteurs possèdent en commun une récolteuse utilisée uniquement pour ce travail pour éviter toute contamination croisée avec d’autres cultures», précise Denis Huguet.
Après effeuillage et épanouillage, les épis seront séchés pendant une semaine puis égrenés, avant d’être envoyés dans les entrepôts moudonnois de l’ASS pour le tri, le calibrage, l’allotement et l’ensachage. Une analyse en laboratoire aura permis entre-temps de valider la qualité de ces semences Swiss made, qui se retrouveront au printemps prochain dans les semoirs des paysans suisses.
Bon à savoir
On cultive du maïs depuis les années 1950 en Suisse. Si les premières semences sont importées, des producteurs vont rapidement se mettre à les multiplier. Jean Chollet, dont le fils Roger et le petit-fils Pascal exploitent toujours la ferme de la Petite-Lignière à Gland (VD), fait des pionniers. «Quelques années après que nous nous sommes lancés dans cette culture, René Hodée, un semencier angevin venu se reposer dans la clinique voisine de la Lignière, nous a proposé de multiplier de la semence pour lui. Il trouvait les conditions climatiques des lieux particulièrement favorables à cette culture. Nous en avons dès lors produit pour l’exportation!» raconte Roger Chollet. Désormais, la société Swissmaïs coordonne la multiplication de semences répartie entre la vallée du Rhin, le Tessin et La Côte.
La production suisse de semences de maïs en chiffres
- 200 hectares dont 40 au Tessin, 60 dans la vallée du Rhin et 100 à La Côte.
- 550 à 620 tonnes récoltées chaque année.
- 30 à 38 000 doses de 50 000 grains produites annuellement.
- 35% des besoins de l’agriculture suisse en semences sont ainsi couverts.
- 60 000 hectares de maïs, dont 45 000 pour l’ensilage et 15 000 pour le maïs grain.
- Une société, Swissmaïs Sàrl, âgée de 20 ans, qui coordonne avec la Società ticinese per le selezioni di sementi (STSS), l’ASS, coopérative des sélectionneurs, et le Saatzuchtgenossenschaft de Saint-Gall la production de semences de maïs.
+ d’infos www.ass-agri.ch
