Arboriculture
À Conthey, un obtenteur belge teste les pommes de demain

La station valaisanne d’Agroscope collabore aux essais d’une firme belge, leader mondial dans l’obtention de variétés de pommes. Nous avons assisté à une matinée recherche du fruit idéal.

À Conthey, un obtenteur belge teste les pommes de demain

Pour l’instant, elles se nomment R45, R2 et R4. Et elles attendent leur heure dans une cagette de la halle d’expérimentation d’Agroscope à Conthey. Elles? Ce sont trois variétés de pommes qui seront évaluées le matin de notre visite par Danilo Christen, chef du groupe de recherche cultures fruitières en région alpine, et Nicolas Stevens, obtenteur belge, patron de l’entreprise Better3fruits, qui a confié le soin de juger ses variétés à la station valaisanne.
Une chiquenaude sur la peau pour tester la fermeté, deux rapides coups de lame pour dégager un quartier: l’évaluation commence. C’est la R4, une rouge d’un bon calibre, qui ouvre le bal des appréciations. «Rien qu’en coupant, on sait si ce sera bon ou pas», nous fait remarquer Nicolas Stevens. Silence dans la halle. On déguste religieusement, à la recherche de l’arôme original et de la consistance de la chair idéale. «On l’a récoltée très tardivement cette année, vers le 15 octobre», prévient Danilo Christen. La pomme est un peu terne à la base, recouverte de lenticelles d’un aspect peu engageant: ce n’est pas gagné pour la R4. «Elle n’est pas la plus belle du monde mais gustativement, c’est vraiment bon, tempère Nicolas Stevens. C’est bien équilibré, avec une pointe d’acidité. La qualité de la chair est satisfaisante, même si elle a tendance à faire des morceaux en bouche.» Danilo Christen insiste sur ses qualités: «R4 est résistante à la tavelure et à l’oïdium. Et, à ce titre, elle peut intéresser les producteurs bios. Dans leur créneau, l’aspect visuel compte moins que les critères de résistances et de tolérance!»

Le consommateur choisit
La R4 passera donc le cap de l’examen. L’essai sera reconduit pour une année. En revanche, pas de chance pour R45. Son sort est scellé. Roussissures autour du pédoncule et manque d’homogénéité au sein de l’échantillon: ça ne passe pas aux yeux des experts. «Des tailles, formes ou couleurs trop hétérogènes empêchent le consommateur d’identifier la variété de pomme sur l’étal», explique Danilo Christen. Les cinq pommiers de R45 seront donc arrachés dans les prochaines semaines. «Je rentre de Pologne où cette variété marche du tonnerre, relève Nicolas Stevens. Comme quoi les conditions pédoclimatiques restent le facteur No 1 en arboriculture!» C’est bien là l’objectif de la matinée, pour l’obtenteur belge: récolter le maximum d’informations sur le comportement de ses arbres et de ses fruits dans les conditions suisses, et plus spécialement valaisannes. Ces données lui permettront d’affiner sa sélection, d’abandonner certaines variétés et d’en développer d’autres. Et Danilo Christen, en fin connaisseur du marché et des conditions de culture helvétique lui sert de relais.
Quel sort attend maintenant la R2, qui se caractérise par une couleur jaune éclatante et une récolte précoce? «On l’a cueillie le 7 août, précise le chercheur valaisan. Elle pourrait profiter d’un petit créneau commercial, avant l’arrivée de la gala vers le 25 août.» Par contre, la couleur sera certainement problématique, difficile en effet d’imaginer faire cohabiter deux variétés de pommes jaunes sur le même étal. Dans l’inconscient du consommateur, une pomme jaune, c’est une golden. «La R2 possède vraiment un arôme unique, très floral, avec peu d’acidité, apprécie Nicolas Stevens. Et pour une précoce, elle présente une bonne tenue en frigos. Donnons-lui sa chance!» Asfari – tel est le nom que l’obtenteur belge a déjà trouvé à R2 – pourrait dans cinq ans se retrouver dans les vergers de La Côte, du Valais ou de Thurgovie. «À condition qu’elle plaise aux consommateurs!»

La kanzi, c’est lui
Nicolas Stevens est l’un des faiseurs de pommes les plus influents au monde. La kanzi et ses cinq millions d’arbres plantés en dix ans en Europe, c’est lui! Issue d’un croisement entre braeburn et gala effectué en 1995, la pomme kanzi est un véritable phénomène esthétique et gustatif et vient de connaître un succès sans nom dans le monde de l’arboriculture. En Suisse, on ne produit qu’un millier de tonnes de kanzis sur 40 hectares de jeunes plantations. Et pourtant, Nicolas Stevens, qui commerce avec des arboriculteurs du monde entier ne boude pas le marché helvétique, aussi petit soit-il: «La Suisse reste très intéressante par ses possibilités climatiques. La Thurgovie et le Valais se complètent bien, on peut vraiment produire tous types de fruits.»
Mais pour le Belge, kanzi ou encore greenstar (une pomme verte particulièrement riche en vitamine C) appartiennent déjà au passé. Ce qui intéresse désormais Nicolas Stevens, ce sont les variétés de demain. «Elles seront résistantes ou ne seront pas. Mon objectif est que les arboriculteurs n’aient plus besoin de lutter contre les maladies en 2030.» Une autre demande à laquelle Nicolas Stevens doit répondre concerne la conservation des pommes. «Les producteurs me demandent une pomme qui se garde aussi bien à 4 qu’à 1 degré celsius afin de réduire les frais de stockage, bien sûr!» Résistante et facile à conserver, la pomme de demain n’en demeurera pas moins jolie, croquante et aromatique: «On ne doit pas revenir en arrière sur ces aspects.»

Texte(s): Claire Muller
Photo(s): Claire Muller

bon à savoir

Vingt ans pour donner une nouvelle pomme
Agroscope travaille depuis plus de quarante ans sur l’obtention de nouvelles variétés. Durabilité, résistances à la tavelure, à l’oïdium et au feu bactérien, goût et esthétisme font partie des critères de sélection. Chaque année, l’équipe du sélectionneur de pommes Markus Kellerhals de Wädenswil (ZH) plante 10 000 pépins obtenus par croisement. «Nous sélectionnons ensuite 3000 plantules résistantes à la tavelure», précise Danilo Christen.
Puis, en quatrième année, sur la base de différents tests moléculaires évaluant la résistance aux maladies, 600 plantes sont greffées. Huit ans plus tard, il ne subsiste qu’une trentaine d’arbres replantés dans différents cantons et pays afin d’évaluer leur comportement et d’analyser les aspects de conservation et gustatifs des fruits. Ce n’est qu’au bout de vingt ans que la commercialisation pourra commencer.
+ d’infos www.agroscope.admin.ch

en chiffres

La culture de pommes en Suisse, c’est:
-3863 hectares en 2015.
-142 000 t environ de fruits produits annuellement entre 2011 et 2015.
-16 kg consommés par habitant et par an.
-3 catégories Variétés précoces (gravensteiner, primerouge, summerred); variétés d’automne (cox orange, elstar, kidds orange, rubinette); variétés à stockage (boskoop, braeburn, elstar, gala, golden delicious, idared, jonagold, maigold).
+ d’infos www.swissfruit.checlairages