En Suisse depuis 2011, «Drosophila suzukii» met les producteurs de fruits sous pression. Une surveillance accrue ainsi que des mesures d’hygiène et de lutte mécanique ont dû être mises en place dans les cultures. Objectif: limiter l’augmentation des populations de cette redoutable mouche.
En cette fin août 2016, la population de Drosophila suzukii ne cesse d’augmenter en Suisse. Début juin, des infestations sur des cerises précoces ont été constatées. Cette semaine, la présence de larves sur des abricots a également été annoncée. Sur la vigne, il est encore trop tôt pour juger de la pression. Mais c’est un fait: depuis 2011, la drosophile du cerisier, d’origine asiatique, est présente en Suisse. La femelle perce la peau des fruits à maturité, qu’ils soient sauvages ou cultivés, pour y pondre ses œufs. Les larves se nourrissent ensuite de la pulpe. Le fruit se vide, coule et pourrit. Il est infesté de larves. Pour contrer ce ravageur au potentiel invasif considérable, il n’existe, pour le moment que des mesures prophylactiques. Leur but: maintenir le niveau de population aussi bas que possible et éviter l’augmentation des populations en cours de saison.
Rigueur et charge de travail
Pour la cinquième année consécutive, Benno Huber, chef de culture du domaine du Tilley, à Ardon, doit faire face à la drosophile sur les 40 hectares de cultures de l’exploitation. Sur le domaine du Tilley, à Ardon (VS), les cueilleurs récoltent des fraises hors sol, sur substrat. Ils passent désormais tous les deux jours pour éviter que les fruits, trop mûrs, ne soient attractifs. «Nous avons dû engager du personnel supplémentaire et approchons les 80 cueilleurs, précise-t-il. Au final, le rendement de la cueillette est inférieur de 30%.»
Hormis le fait qu’il passe plus souvent, le personnel doit faire preuve d’une absolue rigueur. Aucun fruit n’est désormais laissé au sol. Ceux qui sont trop abîmés ou trop mûrs pour les débouchés industriels (confitures et mousses, principalement) finissent dans des tonneaux hermétiques dont le contenu est éliminé dans une fosse à purin. Cette procédure entraîne la mort des larves et participe à la maîtrise des populations. «En plus de ces mesures d’hygiène, nous avons mis en place un piégeage de masse. Sur cette culture de fraises, 500 pièges Riga sans capuchon sont disposés par hectare: tous les 2 mètres, sur le périmètre de la culture et tous les 5 mètres dans les lignes. Ceux-ci doivent également être changés toutes les trois semaines et disposés à l’ombre afin d’être le plus attractifs possible.» Cela représente, à l’échelle du domaine, pour une saison, près de 20 000 pièges. «Les tests effectués en 2015 montrent que les liquides Riga sont les plus attractifs tant aux champs qu’en laboratoire», signale Mélanie Dorsaz, collaboratrice scientifique d’Agroscope.
Parmi les mesures de lutte mécanique, la pose de filets peut-être envisagée, notamment pour les cerises, myrtilles, mûres et framboises d’automne. Les mailles (1,3 mm maximum) ont un effet barrière efficace. Les filets doivent être fixés latéralement et au sol, soit fermés sitôt après floraison et gardés jusqu’à la fin de la récolte. Les contraintes lors de la cueillette sont alors particulièrement importantes. D’autant que les filets ne dispensent pas de prendre toutes les autres mesures d’hygiène et de prévention.
À Crissier (VD), Michel Blondel a protégé 1 hectare de cerisiers basse tige de cette manière pour se prémunir des attaques de la drosophile. «Pour moi, c’est la seule façon de se prémunir. Et de toute façon, j’installe déjà une couverture contre la pluie et des filets de côté contre les oiseaux. Mais c’est du boulot et ça coûte cher: environ 25 000 francs pour un hectare rien que pour les filets.»
Dans le Valais central, toutefois, le climat chaud et sec permet, pour l’instant, de ne pas y avoir recours. Car s’il est vrai qu’en 2015, c’est la vague de chaleur qui a freiné le développement de la drosophile, il semble que l’humidité joue un rôle plus important pour son développement. Les captures effectuées en Thurgovie ont montré que la présence d’un cours d’eau à proximité des cultures influençait l’évolution des populations. Sur le domaine d’Ardon, entouré de parcelles dédiées à l’arboriculture, on veille seulement à tondre l’herbe régulièrement, afin de ne pas offrir, au sol, de conditions trop favorables à la mouche.
Prévenir plutôt que guérir
En Suisse, la lutte chimique n’est préconisée que pour assainir une culture fortement infestée. En raison du délai d’attente imposé avant la consommation et des risques que des résidus soient présents sur des fruits commercialisés, le recours à la chimie n’est pas envisageable pour la majorité des producteurs. «De toute façon, si on traite, trois jours après la population est identique, relève Benno Huber. Les fruitiers et haies sauvages faisant office de réservoir aux populations de suzukii.» L’Office fédéral de l’agriculture a toutefois autorisé définitivement deux insecticides: Spinosad dans toutes les cultures (0,2 litre/hectare) et Thiacloprid sur framboises et mûres (0,2 litre/hectare) tous deux avec un délai d’attente de trois jours.
«Dans l’état actuel de nos connaissances, il n’y a que la combinaison de mesures préventives qui fonctionne pour juguler un tant soit peu la drosophile suzukii, estime Catherine Baroffio, cheffe de groupe Baies & plantes médicinales à Agroscope. Ces stratégies sont contraignantes et onéreuses, de 5000 à 15’000 francs à l’hectare.» Benno Huber estime pour sa part les coûts à 3000 francs par hectare, sans compter les baisses de rendement. Une perte nette pour les producteurs. Le prix de vente en gros des petits fruits étant plutôt à la baisse. «Pour le moment, on tient le coup, conclut-il, mais plus, on ne pourrait pas faire!»
La chaux pour lutter contre la mouche
En collaboration avec le groupe Baies & plantes médicinales d’Agroscope, Benno Huber participe à des tests en conditions réelles, notamment des traitements à l’hydroxyde de calcium, Ca(OH)2. Appliquée directement sur les fruits, cette substance a la capacité d’inhiber la détection des fruits chez la drosophile. L’effet répulsif de cet hydroxyde de calcium a été mis en évidence dans des essais conduits, notamment, par Mélanie Dorsaz dans le cadre de son master à la Haute École des sciences agronomiques, forestières et alimentaires de Zollikofen (BE). En laboratoire, la chaux diminue de près de la moitié le pourcentage d’émergence de la suzukii. L’essai a ensuite été effectué sur une parcelle de framboises, mais le recours à ce traitement doit encore être testé dans des conditions de forte pression de la part du ravageur. La chaux a été appliquée à faible concentration (1,8 kg/ha pour 1000 litres d’eau). Le mélange a été pulvérisé chaque semaine le matin tôt. La substance semble ne pas avoir d’effets négatifs sur les auxiliaires. «L’essai a montré que la combinaison piégeage de masse et chaux est moins efficace que chaque méthode appliquée seule», relève Mélanie Dorsaz. Certains essais ayant mis en évidence des taches sur les fruits, notamment les myrtilles, plusieurs méthodes d’application ont été expérimentées: brante à dos, atomiseur, turbodiffuseur et gun. Le turbodiffuseur s’est montré le plus efficace pour limiter ce désagrément esthétique. Interrogé sur une éventuelle homologation de cette matière, l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) précise, par la voix de Félix Fraga, du secteur Protection durable des végétaux: «Au niveau de l’efficacité, on n’a pas encore vu de résultats probants, mais on poursuit ces essais.» Par rapport aux produits déjà autorisés contre la drosophile du cerisier contenant la matière active kaolin, la chaux se situe probablement dans le même registre d’efficacité.» Les essais se poursuivent en attendant une éventuelle homologation officielle de la part de l’OFAG pour que ce traitement puisse être autorisé pour les professionnels.
